Géographes de Bretagne
Douaronourien e Breizh - Jeyografes de Bertaeyn

L’aménagement durable en Bretagne

La question du « développement durable » a envahi notre quotidien orientant progressivement nos comportements et s’inscrivant peu à peu dans la vie politique. Mais derrière ce discours parfois culpabilisant, fondé essentiellement sur une réelle sensibilité environnementale et une réaction sincère récupérées par les intérêts marchands d’une économie dominante, la question n’est-elle pas plus profonde ?

Les géographes, en prise directe avec le milieu, n’ont pas attendu cette prise de conscience tardive pour se poser les questions fondamentales de la relation homme/milieu prise dans sa dimension globale et s’inscrivant dans l’espace, le temps et les territoires. Elle est même à l’origine de cette science née au milieu du XIXème siècle. Plus que jamais, leur analyse a son importance à un moment où des choix décisifs d’aménagement se trouvent posés par les effets de la mondialisation des économies et des mutations climatiques en cours. C’est donc dans cette approche globale et complexe que l’aménagement d’un territoire comme celui de la Bretagne se trouve posé. Cette journée tente d’en aborder quelques principes et de proposer plusieurs axes d’action.


Programme de la journée

9h Accueil des participants

9h 30 Ouverture par Norbert METAIRIE, Géographe, Maire de Lorient,

Président de la Communauté d’Agglomération de Cap L’Orient.

9h40 Introduction de Yves LEBAHY, Président de « Géographes de Bretagne » : « Pourquoi parler d’aménagement durable ?»

9h 50 Jacques LESCOAT : Présentation des thèmes de la journée

10h – Pierre MOLLO (sous réserve) : « Rôle de l’eau dans la relation terre/mer ».

10h15 – Alain LE SANN : « Territoires maritimes : entre préservation et privatisation  ».

10h30 – débat avec la salle puis pause de 10 mn.

11h – Jacques LESCOAT : « L’enjeu de la gestion économe de l’espace pris à travers un exemple concret ».

11h20 – Jean Michel LE BOULANGER : « Au cœur de l’aménagement durable en Bretagne, le sentiment d’appartenance ».

11h40 – Françoise PERON : « Patrimoine et culture dans l’aménagement du territoire».

12 h – débat avec la salle.

12h 15 Déjeuner

14h – Arnaud LE MONTAGNER : « Présentation de l’Atlas du Pays de Lorient ».

14h10 – Ronan LE DELEZIR : « Aménagement durable : quelles limites ? ».

14h30 – Yves LEBAHY : « La relation homme/milieu dans le cadre d’un aménagement responsable et ses implications».

14h50 – débat avec la salle puis pause de 10 mn.

15 h – Table ronde sur le thème : « Une autre Bretagne » animée par

F. PERON, J. LESCOAT, A. LE SANN, Y. LEBAHY

en échange avec la salle.

16h40 – Conclusion de la table ronde et de la journée par Y. LEBAHY, président, et annonce des Prix orange (Priz kaer) d’aménagement décernés par les Géographes de Bretagne pour 2009 .

Conférence sur l’aménagement durable en Bretagne

L’aménagement durable : un projet pour la Bretagne, introduction à la journée

Yves Lebahy : Cette réflexion que nous vous proposons au cours de cette journée s’intitule « aménagement durable ». Pourquoi ?

Ce terme ne nous convient guère car pour être plus sincères et proches des principes géographiques que nous allons développer ultérieurement , nous aurions dû la définir sous les termes plus appropriés : d’aménagement soutenable, d’aménagement responsable, d’aménagement harmonieux.

Cependant nous l’avons conservé ainsi, afin qu’il permette d’établir une passerelle entre cette notion de « développement durable » intégrée par tous et les idées d’aménagement qui nous animent. Car cette notion de « développement durable », désormais tant utilisée, est très contestable.

Le concept de « développement » tout d’abord, l’est en lui-même car top souvent assimilé à celui de croissance, qu’elle puisse être positive comme le souhaitent tous nos gouvernants, de croissance « zéro », ou de décroissance. Car dans tous les cas cette notion aux fondements biologiques au départ1 a perdu son sens originel pour se fondre avec cette notion trop économique de la croissance.

Quant au concept de « durabilité », il n’est guère plus adapté, car qui peut prétendre sur cette terre à la notion de pérennité ?

——–

Dans nos sociétés en effet, tout citoyen a aujourd’hui intégré le terme de « développement durable » et est sensible aux idées que ce concept véhicule. Il a désormais envahi notre quotidien, oriente peu à peu nos comportements, s’inscrit désormais dans le discours et la vie politique. Quel parti, quel courant de pensée ne se réclame-t-il pas aujourd’hui de cette notion ?

Cependant, ce discours aussi sérieux soit-il, aussi sincère puisse-t-il paraître, n’est pas sans poser problème :

  • Il est devenu culpabilisant pour le citoyen et lui sera bientôt onéreux (taxe carbone). La logique écologique qui le porte, s’impose aujourd’hui dans un intégrisme naturaliste renforcé désormais par les effets de la mutation du climat qui sont désormais acquis. Elle est diffusée par des courants d’opinion, des partis politiques qui s’en réclament et les grandes associations mondiales de défense de l’environnement, avec parfois des accents millénaristes. Ainsi, le discours sur le « développement durable » prend-il des accents environnementalistes, c’est-à-dire ne se résumant qu’à une confrontation économie/environnement où l’homme n’est qu’un pion ballotté entre ces deux forces désormais antagonistes en apparence. Cela rejoint la lecture anglo-saxonne de l’environnement, c’est-à-dire une logique qui exclut l’homme et les sociétés humaines de toute cette réflexion, de tous ces enjeux. Nous pouvons actuellement en faire le constat sur la manière dont le discours écologiste impose ses vues en matière de gestion des pêches, où la préservation des stocks de poissons prend plus de place que la question de survie des communautés humaines qui en vivent ! Que l’homme agisse parcimonieusement sur les milieux, soit ; qu’il en meure, cela n’est pas tolérable car il contribue aussi par sa présence à leur existence.
  • Il est par ailleurs récupéré par des intérêts divers.

. Politiques tout d’abord. A l’instar des « verts » qui ont joué un indéniable rôle de précurseurs en tirant la sonnette d’alarme, la classe politique a saisi tout l’intérêt qu’elle pouvait tirer de ce discours environnementaliste. Or on ne peut dissocier la question écologique des autres questions qu’elles soient économiques, sociales, culturelles et idéologiques, voire religieuses et philosophiques. La notion de développement durable est aujourd’hui reprise et valorisée par tout courant politique qui souhaite coller à l’opinion générale. Elle constitue désormais le dénominateur commun qui offre la clé d’une élection. Les récentes démarches des Grenelles de l’environnement et de la mer constituent ainsi une sorte de « bonne pensée commune », sorte de dénominateur commun, fondée sur une opinion générale à laquelle il faut « coller ».

. Mais surtout des intérêts marchands. Alors que fondamentalement c’est l’exploitation des ressources de la planète et la manière dont un système économique l’organise qui vont à l’encontre des équilibres environnementaux, ses agents se parent d’une conscience écologique de circonstance afin de mieux poursuivre leur action prédatrice. Quel grand groupe international tirant ses profits de l’exploitation des richesses naturelles qu’elles soient minières, énergétiques, agricole et alimentaires, ne se prévaut-il pas désormais d’une action en faveur de l’environnement, allant pour cela jusqu’à sponsoriser les associations de défense qui y militent. Il s’agit là de s’acheter une bonne conscience mais surtout d’user d’un label très profitable afin de mieux poursuivre l’action prédatrice si rémunératrice.

Et c’est bien aujourd’hui autour de ce binôme environnement/économie que le débat sur le « développement durable » s’organise, dans nos sociétés développées particulièrement.

Nous ne pouvons continuer à fonctionner sur de tels comportements binaires, simplistes et manichéens. Même si les enjeux du climat impliquent une réelle mobilisation de nos sociétés pour transformer leurs comportements, même si cette mutation à entreprendre prend l’aspect d’une véritable révolution tant son ampleur est grande et son urgence imminente, il nous faut construire des analyses plus élaborées prenant en compte tous nos comportements de vie afin d’opérer ces transformations désormais nécessaires voire obligées.

——–

Nous autres, Géographes, avons une toute autre approche de la question. Pourquoi ?

Il ne s’agit ne rien d’un engagement politicien sur l’environnement comme ceux qui dominent actuellement les débats mais d’un engagement politique, au sens originel du terme, c’est-à-dire relatif à l’organisation de la société, de nos sociétés. Par notre démarche nous ne souhaitons nullement donner caution à tel ou tel courant de pensée politique mais avant tout de nous exprimer en tant que scientifiques, porteurs de connaissances ouvertes et multiples et de compétences particulières.

Car la question qui nous interpelle depuis l’origine de cette discipline au milieu du XIXe siècle, est avant tout celle du rapport de l’Homme à la Terre. Ce rapport n’est équilibré que lorsqu’il est responsable, supportable comme disent les anglo-saxons avec le terme sustainable, harmonieux. L’harmonie dans le fonctionnement des sociétés humaines, celle des paysages qui traduit la résultante des rapports de l’homme au milieu, n’existent que lorsqu’il y a équilibre entre les données qui fondent dans une parfaite symbiose nos relations sociales et celles-ci dans notre rapport au milieu. On peut alors ainsi que l’a dit Aminata Traoré, ancienne ministre du Mali, parler de « Qualité de vie » comme d’un fondement du rapport équilibré homme/milieu2.

En effet, pour survivre, l’homme doit trouver un équilibre dans sa relation à la terre, aux milieux qui le portent, dans les relations avec ses congénères. Cela s’opère dans un cadre où il se comporte à la fois en habitant, en prédateur et/ou producteur selon les cas, en consommateur. Or ces milieux qui lui procurent nourriture, matière première et énergie lui permettant d’assurer ses besoins élémentaires, ont leurs caractéristiques propres, portent des richesses naturelles particulières mais présentent aussi des limites physiques et biogéographiques dont il doit tenir compte. L’étude de ces rapports, harmonieux ou non, constitue depuis le milieu du XIXe siècle l’objet de cette science qu’est la géographie. L’étude de ce rapport de l’homme au milieu constitue la base même de la réflexion géographique dès ses origines. Et en cela elle s’intéresse donc à la totalité des composantes qui guident cette relation dans une approche globale et complexe qui dans le temps a pu fonctionner sur divers paradigmes. Les géographes n’ont pas attendu Edgar Morin pour aborder les notions de complexité, tout comme celles d’instabilité. En leur temps, des Vidal de la Blache, de Martonne, Max Sorre ou Jean Dresch (pour ne rester que dans l’école française) ont su les prendre en compte, privilégiant dans leurs analyses tel domaine plutôt que tel autre. D’où le conflit qui actuellement oppose les écologistes aux géographes, l’analyse écosystémique à l’analyse géosystémique définie en 1968 par Sotchava. La première analyse l’homme comme un simple être vivant pris comme tout autre dans un écosystème, la seconde le considère comme un être vivant particulier doté de sa pensée et de ses capacités techniques qui lui confèrent un rôle en rien ordinaire. Et puis, il est nous.

Ainsi, cette relation homme/milieu ne peut être considérée qu’en tenant compte de l’espace où il vit (milieu physique : sa nature, ses états et ses évolutions) et du temps (héritages qui conditionnent la vie de nos sociétés, projets et prospective). Parler « d’aménagement durable », c’est donc aborder à la fois :

  • la relation homme/milieu dans ses liens et dans leurs évolutions réciproques.
  • mais aussi les sociétés, leurs cultures et identités, les territoires qui les distinguent.
  • ce qui implique du coup d’être capable d’opérer des changements de représentations afin de mieux comprendre les comportements et intérêts de l’autre.

Nombre de ces volets de l’analyse sont trop souvent oubliés dans le discours actuel du « développement durable » lequel apparaît trop fréquemment guidé par une opposition simpliste entre données environnementales et intérêts économiques. La chose est on le voit beaucoup plus complexe et, sans forfanterie, les géographes ne sont peut-être pas les plus mal placés actuellement pour donner un point de vue un peu plus élaboré sur la question. C’est bien pour cela que parler, à minima, « d’aménagement durable » revient à placer la réflexion sur un champ d’analyses plus large, nécessaire et plus pertinent.

Il est immense ; nous ne pourrons en aborder ici que quelques aspects.

1 Développement : « succession d’évènements par lesquels un organisme arrive à maturité » – Petit Robert, dictionnaire de la langue française, Mai 2002.

2 Contre Forum Mondial de Nairobi en 2002.

Les temps ont bien changé

Jacques Lescoat : Voilà quelques décennies voire même seulement deux d’entre elles, à savoir 20 ans, la Bretagne peinait sur le plan démographique. En dehors de l’Ille-et-Vilaine et de la Loire-Atlantique qui rattrapaient à peine leur retard par rapport au niveau moyen du pays, les autres départements stagnaient, vieillissaient fortement et même comme ce fut le cas un moment pour les Côtes d’Armor, perdaient de surcroît de la population.

Aujourd’hui, le constatant avec le recensement dorénavant livrant des données annuelles, c’est bien plus que l’inverse qui se produit : l’ensemble de la Bretagne bénéficie d’une croissance supérieure de 30 % à la moyenne nationale (25 % pour la Région administrative).

Ainsi, la croissance de la population d’Ille et vilaine et de la Loire-Atlantique se situe au niveau des départements français les plus dynamiques. Le département du Morbihan est lui-même aujourd’hui très proche du fort taux de ses deux voisins plus à l’est (1,1% de croissance annuelle à comparer au 1,2% de l’Ille et Vilaine et de la Loire Atlantique). Les Côtes d’Armor cet « ancien perdant » a atteint un niveau comparable au niveau moyen français (0,7%) et connaît ainsi, étant donnée la situation antérieure, l’évolution relativement la plus vive… Même le Finistère se rapproche de ce taux.

Certes, la croissance bretonne est sensiblement liée à un solde migratoire excédentaire. Mais si la Bretagne attire de nombreux retraités, l’INSEE constate un accueil de plus en plus marqué de jeunes (35–40 ans) avec leur famille : autre signe favorable même s’il demande à être confirmé et surtout durablement renforcé.

Au total, chacun sait que ce mouvement de « décollage démographique » est au total amené à s’amplifier et que la Bretagne devient une des régions les plus attractives de l’hexagone.

Doit-on s’en plaindre et arrêter ou du moins ralentir ce mouvement ?

A cet égard, il a été toujours constaté que le dynamisme démographique est une marque du dynamisme global d’une région et de son attractivité : c’est en soi un élément positif qui s’inscrit à l’inverse de ce que peut-être le déclin. Aussi, ce qui importe, car un tel essor n’est ni facile à diminuer et encore moins possible ou souhaitable à arrêter, est de mettre tout en œuvre pour intégrer ce mouvement et en faire profiter autant que possible notre territoire. Tout notre territoire. Il est facile de décrire ce qui se passerait sans une forte régulation de cette « Bretagne nouvelle vague » (en précisant « vague démographique ») en poursuivant dans la direction actuelle :

  • Consommation prodigieuse par l’artificialisation des terres de nos espaces naturels et notamment agricoles : le rythme actuel, déjà excessif (8 500 ha par an) deviendrait franchement insoutenable et mènerait, entre autres, à une vive atteinte portée à notre agriculture
  • Destruction de nos paysages avec une forme calamiteuse d’étalement urbain (condamnée déjà par les géographes de Bretagne qui lui ont « accordé » le Prix Citron-Priz Divalo)
  • Déséquilibre de nos territoires avec une urbanisation littorale inadmissible et une concentration négative et excessive (cela va de pair…) de la population dans nos deux « métropoles » bretonnes à savoir Rennes et Nantes.

On pourrait longtemps continuer en évoquant la question des transports, de la vie sociale et celle-là même d’identité au delà de la culture bretonne elle-même.

C’est donc une autre Bretagne qu’il importe aujourd’hui d’imaginer et de développer : sans aucun monopole mais ouverts à la pluridisciplinarité et au débat, les géographes s’attachent à promouvoir une Bretagne d’identité, d’équilibre et de qualité dont celle, si importante, de savoir intégrer son développement et la force nouvelle qui devrait être apportée par celui-ci.

Dans cet ouvrage de même que dans cet article, alors qu’un long développement serait nécessaire (mais les géographes se sont déjà exprimés par ailleurs), seuls quelques points qui nous paraissent majeurs sont, sinon soulignés, du moins évoqués. Parmi ceux-ci nous retenons :

  • Un urbanisme et une culture de l’urbanisme de vive qualité. Dans ce cadre, sans développer plus longuement ces 2 points, indiquons que l’essentiel est d’organiser un aménagement très économe de l’usage de l’espace en rupture avec le gaspillage que nous subissons actuellement. Ainsi tout sera fait pour refaire la ville et le bourg sur eux-mêmes en promouvant fortement la réhabilitation de l’habitat existant, en récupérant logements vacants (estimés à encore près de 100 000 en Bretagne, ceux-ci étant pour l’essentiel inconfortables d’où l’importance de ces actions de réhabilitation), en reconquérant les fiches et les « dents creuses » qui sont très nombreuses. Après ces efforts prioritaires qui rendront nos bourgs et nos villes bien plus vivants et soucieux de leur centralité, l’extension se fera sous la forme d’un urbanisme bien greffé à la ville ou au bourg existants par de nouvelles formes urbaines plus compactes, plus qualitatives et totalement éloignées de la dilatation de l’habitat et de l’inadaptation de nos anciens voire de nos actuels lotissements.
  • Une autre volet sera celui des Zones d’Activité dont chacun mesure à la fois la mauvaise qualité architecturale (aucune unité, peu de paysagement), l’immense gaspillage de l’espace et de surcroît le manque de discrétion de ces « zones » sur des sites mal choisis à l’entrée de nos villes ou de nos bourgs ou en bordure de nos voies express où elles ne cessent de proliférer souvent dans le plus grand désordre et l’absence d’unité ! Il en va autant de l’usage de nos sols que de « l’image économique » de la Bretagne : dans ce domaine plus qu’une révolution est à conduire !
  • Des paysages de qualité. Là encore les géographes se sont longuement exprimés dans leur précédent ouvrage « Bretagne, le défi des paysages ». Ce point rejoint fortement le point précédent. Les défis majeurs sont liés à l’agriculture péri-urbaine à travers une campagne respectée par l’urbanisation, une campagne belle, ouverte que l’on doit aussi retrouver bien au-delà des villes à travers un respect ou la reconstitution de la maille bocagère, l’absence de « mitage » de l’espace par une urbanisation égarée, la réhabilitation dans les normes traditionnelles de l’habitat rural… Le littoral, bien infiniment précieux pour la Bretagne, ne doit plus du tout être abîmé par l’urbanisation (cf l’ouvrage du géographe Yves Lebahy « Le littoral agressé »). Ce sont même des actions de reconquête qui doivent être conduites (cf article de Jacques Lescoat dans « Le défi des paysages »). Dans ce cadre, il est évident que le Conservatoire du Littoral doit voir ses moyens renforcés de même qu’il s’agit de défendre avec une vigueur extrême la Loi Littoral et protéger l’agriculture littorale elle-même source de protection, d’équilibre, d’harmonie et de qualité des paysages littoraux. C’est d’ailleurs dans cet esprit que Françoise Péron et Guillaume Marie, membres de « Géographes de Bretagne » ont rédigé l’excellent ouvrage « Atlas maritime du Finistère ».
  • Un autre aménagement du territoire. Certes, la Bretagne a besoin de villes capables à travers leurs services et leur rayonnement d’être des leviers de notre développement régional et d’assurer une fonction métropolitaine diffusant ce développement. C’est à cet égard une chance pour la Bretagne de pouvoir disposer non pas d’une seule métropole trop pesante mais d’une métropole bipolaire à travers Rennes et Nantes qui doivent notamment par leur collaboration offrir des services que l’on n’ira pas chercher à Paris, Milan ou Rotterdam (par exemple !). Attention cependant à ce que leur poids excessif ne rendent pas difficilement gérable (logement, transport, vie sociale…) ces deux agglomérations et, tout autant, attention à ce que ce « nouveau pôle » encore à construire soit de fait un réel atout pour toute la Bretagne par une diffusion et un soutien au développement des espaces en Bretagne encore fragiles (Centre Bretagne et Pointe bretonne). Car, en termes d’aménagement du territoire, ce sont bien ces espaces qui sont prioritaires. Les géographes ont aussi déjà décrit la nécessité en cœur de région de renforcer l’axe Pontivy-Loudéac et de faire de Carhaix une ville renforcée et rayonnante pour le Centre Ouest breton en perte de vitesse. Par ailleurs, ils ne peuvent que souligner l’importance de cette « flèche atlantique » qui, partant de Lorient va d’une part vers Brest, pointe de la flèche, pour filer vers le Trégor : voilà le secteur géographique réellement prioritaire pour la Bretagne pour équilibrer son développement et faire précisément à travers un juste et original « polycentrisme », de la Bretagne une terre d’équilibre sachant de surcroît faire vivre ses villes, ses territoires, ses services, en réseau.
  • Une économie originale ancrée sur l’héritage géographique : point infiniment long à développer, on peut d’une façon naturelle estimer que l’agriculture – non délocalisable – de même que l’agro-alimentaire, en se basant notamment sur des orientations liées à l’écologie, à la qualité, aux circuits courts doivent, comme pour les activités liées à la mer (pêche, équipements et trafic portuaires…), être pour toujours des points forts de son économie. Il faut également souligner les percées bretonnes en matière de nouvelles technologies : ses 8 technopôles sont là pour en témoigner. Mais, plus que jamais et selon là encore nos préconisations, elles doivent travailler bien plus encore ensemble, mieux irriguer tout le territoire régional selon cette idée encore nouvelle de « Bretagne technopole » : ainsi, avec comme point d’appui les technopoles existantes, cette démarche commune fera participer toute la Bretagne et ses entreprises au développement des nouvelles technologies et offrir des emplois de haut niveau avec une force alors remarquée de la recherche.
  • « Une Bretagne en services ». Aujourd’hui, on s’appuie pour « irriguer » la Bretagne dans les divers services (transports, culture, santé, habitat…) sur les structures administratives existantes en envisageant au mieux, de les modifier à la marge. Les géographes, là encore, notamment dans leur ouvrage « Territoires, une révolution à opérer » ont dénoncé le mitage institutionnel qui frappe la Bretagne comme d’ailleurs tout le pays et proposé de nouvelles et fortes orientations. C’est donc par rapport aux préconisations actuelles, l’inverse qu’il faut faire, à savoir, non pas s’appuyer sur le « mille-feuilles » territorial dépassé et inadapté qui est encore le nôtre, mais sur les services à rendre d’une façon très efficace et proche des gens et organiser les territoires en fonction des services. Le terme de révolution n’est certes pas trop fort ! Là encore les géographes ont un point de vue affirmé et prospectif.
  • L’identité : il est inimaginable que le développement démographique ruine ou même abîme ce qui fait l’identité de la péninsule bretonne et de cette terre de culture. Nous l’avons précisé en ce qui concerne l’identité des paysages de Bretagne quels que soient leurs déclinaisons (villes, villages, campagne, littoral…). Il faut également agir avec force sur les segments de sa propre culture liés à la langue, la danse, la musique… Ce ne sont pas aux géographes de définir les actions puissantes et constantes qu’il faut engager mais c’est aussi à eux de dire et d’affirmer que, sans la culture qui est aujourd’hui la sienne (bilingue, originale, créatrice, ouverte), il n’y a pas de futur pour la Bretagne. L’apport d’une population nouvelle doit comprendre cette dimension basée sur l’enrichissement mutuel : ouverture aux autres qui eux-même adopteront et enrichiront ce qui fait cette identité toujours créatrice et forte de la Bretagne .
  • La Bretagne et la mer : par le fabuleux héritage naturel dont elle bénéficie, notre région est intensément maritime. Dans les rencontres géographiques organisées maintenant régulièrement par les géographes de Bretagne, ce fut un thème longuement abordé et qui a fait l’objet d’un ouvrage auquel il convient de se rapporter (« La Bretagne, un autre littoral ». Il s’efforce de décliner toutes les dimensions de cette Bretagne de la mer (pêche, ports, urbanisation, protection, tourisme, agriculture littorale…). C’est donc aussi dans cette dimension que s’inscrit le futur de notre région.

Aujourd’hui, tous ces segments (aménagement équilibré, urbanisme réinventé, paysages préservés, agriculture et maritimité renforcées, nouvelles technologies diffusées sans oublier leurs liens avec la recherche et la formation, identité forte, région ouverte au monde…) sont des exigences pour que la Bretagne de demain sache accueillir ce nouveau développement qui lui semble promis. Nous sommes aujourd’hui réellement à la croisée des chemins. Les géographes sont loin d’avoir toutes les réponses. Pour autant, ils portent de fortes convictions et sont comme toujours prêts à contribuer non seulement au débat mais aussi à la construction de cette Bretagne toujours différente, d’identité et d’ouverture, terre d’équilibre, de développement et d’aménagement durables.

De cette Bretagne, Terre d’avenir.

Au cœur de l’aménagement durable en Bretagne, le sentiment d’appartenance

Jean-Michel Le Boulanger

1- Le développement durable, une patrimonialisation en action

« Le péché de Niobé a consisté à ignorer que la quantité est sans rapport avec le bien, et elle en a été punie par la mort de ses enfants. Nous commettons le même péché tous les jours, et nous ne sommes pas punis de la même manière1 » écrit en 1949 la philosophe Simone Weil dans L’Enracinement, faisant référence aux mythes antiques. Niobé avait 7 garçons et 7 filles et s’en glorifiait, méprisant au passage la déesse Léto, ou Latone, qui n’en avait que deux. Niobé estimait mériter elle aussi, elle surtout, autels et cultes. Mais on ne méprise pas impunément les Dieux ; Apollon et Artémis, les enfants de la déesse, tuent les enfants de Niobé, la trop humaine.

Nous ne sommes plus en 1949, mais en 2009, et maintenant nous le savons, les péchés de notre civilisation pourraient également être punis par la mort de nos enfants. Et tout change.

L’émergence de la notion de développement durable se fait dans ce contexte incertain et inquiétant.

Effet de serre, pollutions, craintes écologiques et sociales… Depuis quelques années se développe l’idée d’un bien commun universel qu’il nous faut protéger. Comme aucun pays ne peut s’en sortir seul, une conscience mondiale émerge fortement, au rythme des reportages télévisés, des émotions et des mobilisations planétaires, de Rio à Copenhague.

Mais cette conscience planétaire, qu’elle soit écologique et/ou sociale, est une « conscience malheureuse » nous dit Marc Augé2.

On retrouve les propos de Zaki Laïdi3, insistant sur le passage d’une mondialisation faite de « significations communes » à une mobilisation mondiale née de l’approche de « risques partagés » ; le passage de la problématique du progrès à celle de la précaution.

En fait il n’y a pas de visée du bien, mais une prévention du pire… La société restreint son horizon temporel à la possibilité de poursuivre la reconduction de son présent. Protection et transmission.

Sur cette base d’une « conscience écologique planétaire » naît la « citoyenneté terrienne », cette idée de « Terre patrie4 », dont parle Edgar Morin, à qui il faudra évidemment du temps pour fonder des référents identitaires, tant ceux-ci s’inscrivent toujours dans la longue durée. Sauf que l’approche du risque peut grandement accélérer les processus…

Dans ce contexte, l’objectif du développement durable est de définir des schémas de développements, viables, conciliant les trois aspects économique, social, et environnemental des activités humaines ;

Ces « trois piliers » à prendre en compte, par les collectivités comme par les entreprises et les individus, forment la base des Agendas 21.

A ces trois piliers s’ajoute un enjeu transversal, indispensable à la définition et la mise en œuvre de politiques et d’actions relatives au développement durable : la gouvernance. La gouvernance consiste en la participation de tous les acteurs (citoyens, entreprises, associations, élus…) au processus de décision et est de ce fait une forme de démocratie régénérée, à la fois représentative et participative. Le développement durable n’est pas un état statique mais un processus de transformation dans lequel l’exploitation des ressources, le choix des investissements, l’orientation des changements technologiques et institutionnels, sont rendus cohérents avec l’avenir comme avec les besoins du présent. La transmission est évidemment au cœur du développement durable ; la participation citoyenne tout autant.

Et ce, à divers échelons territoriaux.

Nous retrouvons ici les bases, les fondements, de la notion patrimoniale : la transmission, au fil du temps, de biens jugés indispensables à nos constructions identitaires. Mais comme il n’y a ni science de l’intéressant ni science du beau, cette sélection de biens à transmettre est faite par une fabrique où le citoyen, parmi d’autres, a bonne place. Deux siècles de mises en patrimoine nous montrent combien cette fabrique est nourrie par un lien étrange et si fécond entre les hommes et leurs territoires de références et d’appartenances, de l’État nation du 19e siècle aux territoires « du local » de la fin du 20e siècle. Et si aujourd’hui, alors que le temps du monde fini commence réellement, nous développons la notion de patrimoine mondial, c’est évidemment dû au tourisme mondialisé (le train du 19e siècle est contemporain des Monuments historiques – Boeing et Airbus du développement de la notion de patrimoine mondial), mais aussi à cette conscience malheureuse qui qualifie la citoyenneté mondiale émergeant sous nos yeux.

2 – L’importance du territoire

Pour qu’il y ait véritable citoyenneté, féconde, vivante, dynamique force de proposition, il faut toujours qu’il y ait territoire. Sans appropriation d’une partie de la surface de l’écorce terrestre, sans lien charnel, sensible, avec cet espace, pas de citoyenneté, pas d’engagement.

Les territoires sont dès lors l’élément central de toute politique de développement durable.

Sinon, ces politiques seront à l’image de ces décennies de productivisme, basées sur l’idéologie d’un progrès quantitativement mesuré. Le fruit de chiffres, de décisions prétendument rationalisées, sur la base de graphiques, de courbes, des prétendues logiques.

Pour unir le sensible et l’intelligible, l’art et la logique, la pensée et la matière, il faut construire un « nous », au-delà d’une addition de « je ». Ce « nous », ouvert et évolutif, se fonde à l’échelle d’un territoire.

Une importante étude lancée en 2003 par l’Insee, l’Inserm, le Ministère des Affaires sociales, le Ministère de la Culture, la Délégation interministérielle à la ville, et intitulée « Enquête sur la construction des identités », nous rappelle l’importance de la notion de territoire dans les constructions identitaires des Français. Plus de 8000 personnes ont été interrogées sur ces sentiments d’identité qui les anime et les principaux vecteurs d’identité ont été analysés, le travail et ses évolutions, la famille, les appartenances et leur déclin (religion, idéologie), les inscriptions géographiques…

Après la famille et la profession, l’inscription géographique est le troisième critère affiché de définition de soi. A noter que cette composante géographique a plusieurs sources et que l’une s’impose très largement, et comme lieu d’attachement et comme lieu de projet : la commune. Le second territoire invoqué est la région, bien avant le département.

Ainsi, l’appartenance spatiale est une composante importante, non exclusive bien sûr, de la construction identitaire individuelle. L’État reste une référence essentielle, s’y ajoutent communes et régions, espaces de référence de nos concitoyens, alliant espace de vie et espace rêvé, imaginé, alliant attachement et projets.

3 – La question culturelle

Pour qu’il y ait citoyenneté active et participation du plus grand nombre à l’idée de bien commun, des armes sont nécessaires.

L’avenir de nos pays, chacun le dit, doit être basé sur le socle éducation – recherche – culture. Encore faut-il donner à cette dernière les moyens de l’éclosion. Trop souvent, les politiques de « Recherche et Développement » sont considérés comme des investissements et les politiques culturelles comme des dépenses. Les débats autour du « grand emprunt » le montrent encore, qui plébiscitent, à juste titre forcément, les politiques d’innovation, de recherche, de développement. Or, l’éducation et la recherche, l’innovation, ne peuvent se construire qu’avec des générations ouvertes aux échanges, au dialogue, à la curiosité. Les éveils culturels, la curiosité et l’appétit, ça commence à l’école et la culture, en des temps si incertains, n’est pas une activité annexe qui doit être remisée en raison de problèmes budgétaires au profit de savoirs dits fondamentaux. La culture n’est pas seulement au coeur de tous les savoirs fondamentaux, elle les permet.

Parce que la culture, c’est la durée, quand la post-modernité de l’Internet c’est le présent permanent. La culture, ce sont des valeurs, qui donnent des repères. Et seul un socle de valeurs permet une meilleure appréhension du monde complexe qui est le nôtre.

Ce sens du mot culture, le bildung des Allemands, est souvent associé à la culture « classique ». La culture, telle qu’elle nous vient de l’Antiquité, projetée par les Lumières, prolongée par des générations d’artistes et de créateurs, la culture nous enseigne la mise en abîme, l’esprit critique. L’exercice essentiel de la citoyenneté, dans l’esprit de Condorcet.

Oui les politiques publiques, dans notre monde incertain et angoissant, doivent, plus que jamais peut-être, soutenir ces élans de la création, du doute, du frottement.

Car la culture, c’est d’abord la question du sens. De l’être-au-monde. Du vivre-ensemble.

Non seulement sur la base de valeurs particulières, singulières, mais sur un socle de valeurs dialectiques et humanistes. Universalistes. Cette culture là, outil d’émancipation car outil de la critique (du grec kritikos – capable de discernement, de jugement), elle se conquiert. Et l’État, comme l’ensemble des politiques publiques, ont à faire en la matière. Comme d’ailleurs tous les citoyens.

Nous sommes dans un monde complexe. Ce monde global, ce monde des réseaux, nécessite la

la mise à distance, le discernement, l’esprit critique. La culture, donc, plus que jamais.

Ce premier sens du mot culture est essentiel dans toutes les politiques d’aménagement, et de fait se retrouve au cœur de l’exigeante notion d’aménagement durable. Comment aménager un territoire sans participation de citoyens ? Comment être citoyen sans les armes du discernement ?

4 – La question culturelle – bis.

Mais la culture, c’est aussi le sens anthropologique. Le mot Kultur allemand. Les langues, danses, chants, savoir-faire, ces traces diverses et si nombreuses, issues des profondeurs du temps et qui nous disent le rapport des hommes avec une terre, un climat.

Cette culture là aussi est essentielle. Car elle dit le lien avec des racines, des sources et organise des filiations. C’est vrai pour tous les peuples de la terre. C’est vrai de la Bretagne… Là aussi, il y a enjeu, au nom d’ailleurs des mêmes valeurs, universelles, qui s’adossent à ce que l’on appelle les Droits de l’homme, ou les Droits humains.

Des textes récents, émanant de l’Unesco et voté par la France, devraient permettre de reconsidérer, sur ces bases, toutes les politiques culturelles.

Le préambule de la Convention du Patrimoine culturel immatériel de 2003 présente même le patrimoine culturel immatériel comme « creuset de la diversité culturelle et garant du développement durable ». Cette convention de l’Unesco, a été ratifiée par la France, en 2006, à l’unanimité du Parlement.

Voici son article 2 :

« Le patrimoine culturel immatériel, transmis de génération en génération, est recréé en permanence par les communautés et groupes en fonction de leur milieu, de leur interaction avec la nature et de leur histoire, et leur procure un sentiment d’identité et de continuité, contribuant ainsi à promouvoir le respect de la diversité culturelle et la créativité humaine ».

Insistons sur le « recréé en permanence par les communautés et groupes », ce qui signifie que le patrimoine immatériel n’est jamais « figé », « gelé » « muséifié », « sclérosé », et même « authentique » ! Il bouge, il évolue. Par ailleurs, ce sont les « communautés » qui construisent ces évolutions. Au sein de ces communautés, il y a toute une machine à produire du patrimoine, dont les structures associatives qui participent à la construction – reconstruction du patrimoine de demain…

Pour l’Unesco, ce patrimoine immatériel est le « creuset de la diversité culturelle » et le « garant du développement durable ». Oui, le « garant du développement durable », pour deux raisons essentielles :

  • les sociétés anciennes connaissaient les sols et les climats, les colères du ciel et les bienfaits du soleil et leurs économies étaient basées sur ces connaissances intimes. La révolution industrielle, puis la révolution informatique, nous ont permis de faire abstraction de ces éléments naturels et de développer considérablement nos productions. Au risque d’hypothéquer l’avenir. Il nous faut maintenant apprendre à écouter les enseignements des sociétés traditionnelles, de la nôtre en particulier, à travers les patrimoines immatériels, pour renouer avec des évidences oubliées.
  • Le développement durable exige la participation active du plus grand nombre. La diversité culturelle est un important moteur des sentiments d’identité, et donc d’appartenance à des territoires. Renforcer les appartenances, c’est optimiser les conditions de l’engagement.

5 – Un nouveau modèle breton

Il n’y aura pas de « sortie de crise »… La crise ne fait que commencer. Et d’ailleurs ce n’est pas une crise, mais une formidable transformation. Avec un choix : soit nous allons vers une société humaine adaptée aux potentialités terrestres ; soit nous restons dans le vieux schéma de la croissance quantitative et nous courrons à la perte. Le temps du monde fini est bel et bien commencé.

Nous passons des identités aux identifications, nous ouvrons les champs de l’habiter poly-topique, et nos vies se jouent le long de flux et de réseaux. Seulement voilà, il nous faut toujours, et plus que jamais peut-être, tisser le lien, tisser les rencontres et les échanges, pour redéfinir un « nous » qui est nécessaire… Car si, par le génie de la technique, le lointain devient proche, on ne peut le toucher, et nous sommes êtres de sens.

Elus, associations, commerces de proximité, services publics… chaque acteur participe à la construction de ces territoires, véritables fabriques de lien social, lieu du débat nécessaire autour de cet avenir à bâtir.

La commune, ou l’intercommunalité évidemment, et la région ont des responsabilités en la matière. La région en particulier, assez grande pour générer des politiques structurantes, et suffisamment proche pour développer ce vivre-ensemble autour d’une culture singulière. En Bretagne, la région suscite un fort sentiment d’appartenance. Ce sentiment là doit être le levier des politiques à venir.

Un nouveau « modèle breton » ne doit-il pas naître d’une relation plus étroite encore des acteurs de la vie politique, économique, sociale et culturelle ? N’est-ce pas ainsi que l’on créera un territoire adapté aux exigences de l’avenir ? N’est-ce pas en créant du territoire singulier, respectueux de son passé, fier de ses énergies, que l’on aidera au développement durable et solidaire ? L’attractivité culturelle au service du développement… Les héritages au service des projets. Pour une belle synthèse : savoir d’où l’on vient pour mieux bâtir l’avenir.

Le temps semble venu. Produit en Bretagne et ses 220 entreprises ; le nouveau Conseil culturel de Bretagne, ouvert sur toutes les pratiques culturelles ; une vitalité artistique et une volonté politique affirmée… les ingrédients d’un véritable développement durable semblent en place.

En fait, ce qu’il faut construire c’est une traduction concrète de la notion de reliance, promue, entre autres, par Edgar Morin. La reliance, bien au-delà des seuls liens sociaux, c’est le lien au temps et donc à la transmission ; c’est le lien à l’espace, aux territoires emboîtés, du local au global, de nos bricolages identitaires ; c’est le lien aux autres, de l’autre proche à l’altérité éloignée.

Un vrai projet régional de développement durable du territoire breton sera un projet basé sur cette notion complexe qui oblige à appréhender et le temps, et l’espace et les autres.

Il faut insister ici, en conclusion, sur l’importance capitale de la transmission. L’importance du temps, face à l’immédiateté. La profondeur face à l’instantanéité de l’image et de l’émotion télévisée. Dans Spectres de Marx5, Derrida en appelle à une « politique de la mémoire, de l’héritage et des générations ». Rien de plus révolutionnaire aujourd’hui que la transmission, le passage du témoin.

Mais s’il y a des machines à communiquer, il n’y a pas de machines à transmettre. La communication d’aujourd’hui, c’est l’instant dans l’espace ouvert. C’est l’écran, où chaque seconde une image en chasse une autre. La transmission, c’est la durée ; le développement durable, c’est la transmission, pour échapper à l’instant et vivre l’épaisseur du temps. Voilà certainement la révolution nécessaire, pour échapper à la tyrannie qui nous guette, la tyrannie en pente douce du divertissement et du tout à l’égo…

« Ce qui nous amène à une double exigence, qui porte en elle sa contradiction, et ne peut se féconder que dans la contradiction : partout préserver, étendre, cultiver, développer l’unité planétaire ; partout préserver, étendre, cultiver, développer la diversité6 ».

La région Bretagne a de nombreux atouts en ces domaines… et, espérons-le, un message à formuler.

Jean-Michel Le Boulanger

1 L’Enracinement, page 50.

2 Où est passé l’avenir, Panama, 2008, 192 pages, page 42.

3 Le Sacre du présent, Champs – Flammarion, 2002, 278 pages, page 137 et suivantes.

4 Vers l’abîme ? L’Herne, 2007, 182 pages, page 69 et suivantes.

5 Galilée, 1993.

6 Edgar Morin, dans l’avant-propos (page III) de « Culture et cultures », sous la direction de Réda Benkirane et d’Erica Deuber Ziegler, Tabou, Musée d’ethnographie de Genève, 346 pages, 2007.


Les pêcheurs et l’écologie

Alain Le Sann

Depuis près de 20 ans, suite à l’effondrement des stocks de morue au large du Canada, de puissantes ONG environnementalistes (ONGE), s’appuyant sur de richissimes fondations comme Pew ou Packard, qui financent des scientifiques et des campagnes médiatiques, ne cessent d’annoncer l’effondrement des ressources, la destruction des océans. Elles se font les missionnaires d’une religion largement répandue outre-Atlantique, celle de la préservation de l’intégrité des écosystèmes océaniques, dans la pure tradition américaine de la défense d’une nature vierge de toute intervention humaine. Elles ont leurs litanies, 80 à 90% des stocks sont surexploités et la pêche est la principale responsable des menaces sur les océans. Elles ont aussi leurs totems comme les dauphins ou les requins, et aussi leur Satan, le chalut ou la drague, bulldozers qui ravagent les fonds des mers. Ces campagnes sont bien sûr appuyées sur des réalités, la surpêche et l’effondrement de plusieurs stocks ou des pratiques irresponsables ; elles ont aussi le mérite de donner l’alerte sur des réalités incontournables. Cependant ces ONGE focalisent leurs analyses sur une seule cause majeure de la crise des océans et de ses ressources : la pêche. Ainsi, en 20 ans, pour le grand public, la responsabilité des problèmes est passée de la pollution et du pétrole aux seuls pêcheurs. De ce fait, le terrain a été dégagé pour lever les obstacles au développement rapide de l’exploitation des gisements de pétrole off-shore. Ils ont aussi totalement négligé les phénomènes de variation naturelle de l’environnement marin qui ont un impact considérable sur l’état des stocks de poisson.

De la surpêche à la sous-pêche

Aux États-Unis, mais aussi en Australie, ces fondations et ces ONGE ont réussi, au-delà de toute espérance, à imposer leurs conceptions et même, aux États-Unis, à accéder au contrôle des organismes de gestion des pêches puisque Obama a nommé la vice-présidente d’une puissante ONGE (Environment Defense Fund-EDF) à la tête de la NOAA, organisme qui a la charge de piloter la gestion des pêches. On peut constater les effets de cette politique. Les exploitations pétrolières de gisements off-shore se sont multipliées jusqu’au récent désastre du Golfe du Mexique. Du point de vue des ressources, les résultats sont importants puisqu’on considère qu’il n’existe plus guère de situation de surpêche. La seule situation considérée comme problématique est celle de la morue dans le Golfe du Maine qui reste à un niveau très faible. Cependant la situation globale des stocks de poissons démersaux s’est considérablement améliorée et ce, très rapidement, après l’effondrement survenu de 1995 à 2005. La biomasse est estimée à 700 000 tonnes en 2008, soit proche du niveau recherché. Pourtant la pêche reste très limitée, les quotas se situent à près de 100 000 tonnes, mais dans une pêcherie multispécifique, pour protéger la morue, les captures réalisées se limitent à 35 000 tonnes en 2010, 30 000 tonnes en 2011. On est donc dans une situation de sous-pêche pour reconstituer un stock de morue, tout en sachant par ailleurs que ce dernier est largement remplacé par l’églefin qui occupe la même niche écologique et prolifère, comme d’autres espèces.

Évolution de la biomasse de poissons démersaux en Nouvelle Angleterre (E-U) de 1985 à 20071

L’effondrement des stocks a déjà considérablement réduit la flotte de pêche, mais le résultat de cette politique très restrictive est l’effondrement de la pêche hauturière démersale, accentuée tout récemment par la mise en place de quotas transférables. En 6 mois durant l’année 2010, le nombre de bateaux hauturiers a diminué de moitié au bénéfice de quelques gros armements. En fin de compte, quels ont été les grands bénéficiaires de cette politique de restauration des stocks ? Les grands armements industriels vers lesquels lorgnent déjà des spéculateurs financiers, encouragés par les ONGE les plus libérales comme EDF de Mme Lubchenko. Sans aucun doute, les phoques et les cétacés divers qui ont désormais de quoi se goinfrer. Au Canada voisin, les phoques – pléthoriques voire même envahissants – consomment 12 millions de tonnes, alors que la pêche canadienne débarque 1 million de tonnes ! Avec les autres cétacés, ce sont pas moins de 20 millions de tonnes qui sont dévorées sur la seule côte est du Canada. Les importateurs peuvent aussi se féliciter, tandis que certaines pêcheries comme celles de crevettes sont menacées par les importations à bas prix. Les pêcheurs amateurs ont des raisons de se réjouir, ils peuvent désormais acheter des quotas de pêche et faire pression pour accroître leur part, au nom de l’emploi dans le secteur des loisirs. Les seuls perdants sont les pêcheurs artisans côtiers ou hauturiers. D’ailleurs ils posent vraiment un problème aux gestionnaires des pêches parce que trop nombreux, trop diversifiés, donc difficiles à surveiller et contrôler. Les pêcheurs sont en effet des délinquants en puissance, qu’il faut surveiller en permanence, au besoin par des caméras embarquées ou des contrôleurs sur chaque bateau, que les pêcheurs devront payer, à terme – chaque journée étant facturée de 1000 à 1500 $.

Cette approche écolo-libérale de la pêche, la fondation Pew s’est donnée pour objectif de la mettre en œuvre en Europe à l’occasion de la réforme de la Politique Commune des Pêches (PCP)2. Des centaines de milliers de dollars ont été distribués à des ONGE, des chercheurs et des personnalités pour accentuer la pression sur les médias, les décideurs, et pour convaincre l’opinion publique. Dernière bénéficiaire en date, Claire Nouvian, de l’ONG Bloom, a personnellement reçu 150 000 $ pour trois ans afin de mener campagne contre les subventions à la pêche (notamment l’absence de taxation du carburant pour la pêche).

La pêche n’est pas seule responsable de l’état des stocks

Au cours des années 1990 et jusque dans les premières années de la décennie 2000, l’Europe a connu un réel effondrement de ses ressources, lié à un surinvestissement dans les années 1980 et à de mauvaises pratiques de pêche (rejets). Ces dernières étaient dues en partie à la gestion par quota, peu adaptée à des pêcheries multispécifiques. Les pêcheurs rejetaient beaucoup de poisson hors quota ou faisaient une sur-sélection pour mieux valoriser leur quota. Connaissant cela, les scientifiques préconisaient des quotas toujours plus faibles, toujours aussi peu respectés. Cependant depuis lors, des signes de redressement se manifestent pour de nombreux stocks suite à la forte réduction du nombre de navires, aux efforts des pêcheurs pour la sélectivité et la mise en place de repos biologiques. Ainsi le stock de morue de Mer Celtique s’est rapidement redressé avec la mise en place d’interdictions temporaires de pêche sur les zones de reproduction, une mesure préconisée depuis longtemps par les pêcheurs, mais qui était méprisée par les scientifiques.

Le nombre de stocks en bon état en Grande-Bretagne n’a jamais été aussi élevé depuis 1970.

On connaît également la restauration étonnante du stock de merlus dans le Golfe de Gascogne et la bonne santé relative des langoustines et de bien d’autres espèces pour lesquelles de simples mesures temporaires permettent des améliorations. Pourtant les ONGE continuent leurs litanies sur la surpêche généralisée des eaux européennes, à préconiser le boycott d’espèces devenues abondantes tandis que ces dernières rencontrent des problèmes de commercialisation face aux importations à bas prix. En réalité, ces ONGE, avec la Commission Européenne et de nombreux scientifiques, veulent utiliser la crise pour organiser la pêche selon leurs conceptions. Elles n’ont donc aucun intérêt à souligner les améliorations constatées par tous les pêcheurs, au moins tant que le débat sur la réforme de la PCP n’est pas achevé. Le discours catastrophiste est leur meilleur alibi pour imposer leur vision extrêmement restrictive centrée sur l’objectif prioritaire de la préservation de l’intégrité des écosystèmes océaniques. Cet alarmisme permet aussi d’exclure les pêcheurs comme gestionnaires des ressources, puisqu’ils sont responsables d’un déclin continu, et de promouvoir la nécessité d’une gestion par les scientifiques. Parmi les scientifiques eux-mêmes, il y a de moins en moins de véritables halieutes et de plus en plus de biologistes et écologues. Pourtant, non seulement les pêcheurs ont des capacités pour déterminer collectivement des mesures de gestion lorsqu’on leur laisse cette possibilité, mais ils sont les seuls à être confrontés en temps réel aux changements environnementaux qui peuvent modifier rapidement l’état d’un stock, dans un sens comme dans l’autre. Les scientifiques, seuls, ont bien du mal à analyser ces changements, leur collaboration avec les pêcheurs leur permet de disposer de données à jour et de les aider à définir des mesures d’adaptation de leur effort de pêche. Contrairement à ce que répètent sans cesse les ONGE, l’état des stocks est loin d’être uniquement déterminé par la pression de pêche. Celle-ci joue bien sûr un rôle lorsqu’elle croît démesurément et rapidement, mais les chercheurs mettent de plus en plus en avant le rôle des changements environnementaux dans l’évolution brutale des stocks. L’évolution des courants et leurs oscillations périodiques ont un impact considérable sur la production de plancton et les changements climatiques affectent la répartition des diverses espèces. Ainsi l’effondrement de la morue en Amérique du Nord est lié à la combinaison d’une croissance très forte de la pression de pêche et d’un changement dans la circulation océanique qui a compromis la reproduction d’un stock affaibli. Il n’est pas certain qu’un stock en meilleur état aurait beaucoup mieux résisté car l’effondrement a été simultané sur plusieurs stocks différents.

L’effondrement de la morue intervient après une croissance spectaculaire des captures, mais est-ce la seule cause ?

On constate également ce phénomène pour la morue de la Baltique où l’effondrement est lié à une pression de pêche excessive mais aussi à un changement de la circulation des eaux entre la Baltique et la Mer du Nord qui n’a pas permis le renouvellement des eaux très polluées de la Baltique et a compromis la reproduction pendant plusieurs années. Le stock s’est aujourd’hui largement reconstitué, mais il est difficile de faire la part de ce qui revient à la réduction de l’effort de pêche et celle qui revient au rétablissement de la circulation habituelle des eaux.

Alors que le stock de morue est en cours de reconstitution, on continue d’imposer un quota très faible pour accélérer le retour à une très forte biomasse. Le but réel est surtout de diminuer le nombre de pêcheurs et de concentrer la pêche sur quelques armements soumis à des contrôles drastiques et plus faciles à surveiller. Encore une fois cette surprotection des morues profite aussi très largement aux phoques qui, selon un chercheur suédois, consomment en Suède autant que les captures des pêcheurs du pays. Ces derniers ont été

En Mer Baltique, le retour de la morue après 2005 ne semble guère lié à la réduction des captures.3

décimés, réduits des deux tiers, suite à une campagne menée par la journaliste Isabella Lovins. Depuis, elle a été élue députée européenne Verte et rêve d’accomplir le même exploit pour toute l’Europe, à l’occasion de la mise en œuvre de la nouvelle PCP. On peut douter qu’elle propose de diviser par trois le nombre de phoques pour réserver plus de poissons à ses compatriotes.

Des scientifiques qui se remettent en cause.

Les scientifiques, du fait de leurs préconisations, peuvent avoir une part de responsabilité dans la crise de la pêche du fait de leurs préconisations. Certains d’entre eux, impertinents, ont fait remarquer que pour la morue de l’Atlantique Nord, le début de la baisse des captures et de la biomasse coïncide avec la mise en œuvre des premières mesures de gestion avec l’augmentation de la taille des mailles. L’établissement de quotas de plus en plus faibles en Islande, devenus transférables, n’a pas arrêté la spirale du déclin. Est-ce une simple coïncidence ? Peut-être, mais de plus en plus de scientifiques mettent en doute la pertinence d’une gestion par quotas, espèces par espèces, dans des pêcheries multispécifiques, le cas le plus fréquent. Peut-on vraiment gérer l’ingérable avec de telles méthodes, se demandent même certains ? Les scientifiques n’ont pas les moyens de connaître la réalité de l’évolution de tous les stocks et la gestion des interactions entre espèces relève de la quadrature du cercle. Evidemment, les ONGE demandent que, dans le cas de faiblesse des connaissances scientifiques, on applique le principe de précaution avec des quotas faibles et des arrêts de pêche. Cette dernière mesure limite de fait les connaissances basées sur l’étude des captures… Dans une mer fermée comme la Baltique, il est déjà quasi impossible de trouver des solutions pour combiner la gestion des trois stocks dominants – sprats, harengs, morues – qui interagissent et évoluent en fonction de divers paramètres : état du milieu, nombre de phoques, vents, etc. La prétention de certains chercheurs à fonder la gestion de réalités aussi aléatoires sur leur seul savoir, à nier les capacités des pêcheurs à gérer, paraît pour le moins présomptueuse. L’IFREMER et l’UICN viennent tout récemment de reconnaître que les approches de gestion fondées sur la sélection de classes d’âge ou d’espèces avaient pour effet de déstabiliser profondément les ressources de l’écosystème et qu’il fallait une approche plus équilibrée, sans souci exclusif de cibler les individus les plus âgés. « La pêche équilibrée

(« balanced harvesting » en anglais) vise à ce que les prélèvements par la pêche reflètent les proportions naturellement présentes dans l’écosystème, en diversité de tailles comme d’espèces »4. C‘est une autocritique courageuse, car elle remet profondément en cause les approches passées. La vraie question porte sur le niveau de pression de pêche en fonction du type de durabilité recherché. Et même cela n’est pas facile à déterminer de manière absolue et définitive. Ainsi au Canada, suite à plusieurs faibles remontées de saumons sur le fleuve Fraser, chercheurs et ONGE ont bien sûr mis en cause la surpêche. L’année suivant une remontée quasi nulle, la remontée a été trois fois supérieure à la moyenne, les écologistes ont continué à demander une stricte limitation des pêches, contre l’avis des pêcheurs qui soulignaient que l’écosystème de la rivière ne pourrait supporter un tel nombre de saumons, qu’elle risquait l’asphyxie par la décomposition des reproducteurs et l’échec de la reproduction. C’est un exemple significatif de la complexité des écosystèmes, car bien que ces rivières à saumons aient été l’objet de centaines d’études scientifiques et d’un suivi régulier, personne ne comprend, pour l’instant, les variations d’abondance. Plus près de nous, alors qu’on annonçait la fin de l’anguille européenne au vu de l’effondrement des arrivées annuelles de civelles, cette année a été marquée par des remontées exceptionnelles sur plusieurs rivières. Personne ne sait encore pourquoi, ni si le phénomène va se poursuivre ; bien sûr ce constat ne dispense pas de mettre en œuvre des mesures de gestion des captures et de protection des milieux.

La pêche, une activité parmi les plus durables

En tant que secteur d’approvisionnement en denrées alimentaires, la pêche est l’une des activités les plus durables. Relativement aux autres activités agricoles ou industrielles, son impact environnemental est faible. C’est aussi le cas de l’aquaculture traditionnelle (conchyliculture, élevages de poissons herbivores) qui valorise la production primaire (planctons et végétaux). La pêche mondiale utilise 8% de la productivité primaire des océans, avec une variation de 2% pour les eaux du large à 30% des eaux des plateaux continentaux et d’upwellings. Les plus ardents défenseurs de l’intégrité des écosystèmes marins, comme Daniel Pauly, estiment que cette intégrité est menacée au-delà de l’utilisation de 10% de la productivité primaire par la pêche, c’est-à-dire lorsque les poissons et coquillages pêchés ont consommé 10% de la production primaire. On comprend dès lors leur acharnement à réduire la pêche, en particulier dans les zones côtières. Ce n’est pas un hasard si l’on retrouve régulièrement la proposition d’une réduction des deux tiers de l’effort de pêche dans la réforme de la PCP, que ce soit dans les textes de la Commission comme dans ceux des ONGE. Leur objectif réel est bien de réduire l’ensemble de la pêche, y compris en zone côtière où son impact environnemental est le plus important et où l’activité artisanale domine. Par comparaison, sur les continents, 24% de la productivité primaire sont utilisés par les sociétés.

Si l’on prend comme critère écologique le rendement énergétique pour les productions de protéines animales, la pêche et l’aquaculture sont les activités les plus efficaces dans l’utilisation de l’énergie. Le rendement moyen de 29 pêcheries d’Atlantique Nord est de 9,5%. Ce rendement est seulement dépassé de peu par les élevages de moules (10%) et surtout les élevages traditionnels de carpes en Indonésie (70%). Le rendement de la production de lait et de dindes aux États-Unis est de 7%, celui du porc de 5,6%, du poulet 2,9%, du bœuf 1,9%.5

La pêche est aussi attaquée pour son impact négatif sur la biodiversité, mais là encore, la comparaison est nettement à l’avantage de la pêche. Elle entraîne une perte moyenne de 30% de la biodiversité. Même le chalutage, considéré comme si destructeur par les ONGE, ne réduit la biodiversité que de 27% en moyenne avec un impact plus faible sur les fonds vaseux. Aucune activité agricole, même l’agriculture biologique, n’a d’impact aussi faible sur la biodiversité puisqu’il faut défricher et retourner la terre pour créer des sols cultivables. Ne parlons pas des activités industrielles ou de l’urbanisation ! En fait la pêche est une des activités productives les plus écologiques et respectueuses de l’environnement. Elle ne touche qu’exceptionnellement la productivité primaire alors que toute activité agricole la modifie. Le danger le plus grave pour les océans vient de la destruction ou du développement de planctons toxiques liés aux pollutions d’origine terrestre.

Tous ces éléments en faveur de la pêche et de l’aquaculture traditionnelle ne signifient nullement qu’il n’y a pas de problèmes dans le fonctionnement de ces activités mais on est loin d’assister à une catastrophe généralisée, aux effets irrémédiables. On applique à la pêche seule l’obligation de préserver l’intégrité des écosystèmes alors que toute la vie des sociétés humaines a été basée sur une transformation permanente des écosystèmes, terrestres et marins. Il reste à réaliser ces transformations de la manière la plus durable possible, mais là encore, il faut définir les objectifs et la nature de cette durabilité qui reste aujourd’hui largement restreinte à ses aspects environnementaux.

Il n’y a pas crise de la ressource mais crise de la gouvernance des pêches

« Le poisson pourrit par la tête » disent les pêcheurs et c’est donc dans la manière d’assurer la gouvernance complexe de la pêche qu’il faut chercher la racine des maux que subissent les ressources et les pêcheurs. Il n’y a pas de catastrophe généralisée et irrémédiable des ressources. Les problèmes de surpêche ne sont pas nouveaux et les pêcheurs ont toujours dû s’adapter à l’évolution des ressources qu’elle soit due à la surpêche ou aux aléas naturels. Ils n’y ont pas toujours réussi en gérant les ressources puisqu’ils avaient la possibilité de rechercher ailleurs. Cette possibilité n’existe plus, ou ne devrait plus exister, car elle s’exerce aux dépens d’autres pêcheurs plus faibles. Il est clair aussi qu’on ne pourra pas augmenter la pression de pêche ou le niveau global de captures, même si localement la restauration de stocks permet de pêcher plus. Les pêcheurs doivent faire face à de nouvelles préoccupations (biodiversité) et de nouveaux défis comme l’énergie, mais ce dernier n’est pas spécifique à la pêche. Les problèmes de la pêche ne sont pas seulement liés aux ressources. Celles-ci peuvent être en bon état, mais la pêche reste non rentable si la valorisation sur les marchés est trop faible ou s’il y a surinvestissement. Enfin on constate partout dans le monde une désaffection des jeunes pour l’activité, même s’il reste des passionnés. C’est un métier difficile qui procure des revenus aléatoires, entraîne une vie familiale au rythme très particulier.

En fait la crise de la pêche est liée aux hommes, à leur accès au métier, au partage des ressources, aux conditions de travail et à la gouvernance. Les pêcheurs ont perdu le contrôle de leur activité au profit de scientifiques, de fonctionnaires, d’instances politiques, d’intérêts économiques et financiers très puissants, parfois d’ONGE. Dans toutes les sociétés, ils sont politiquement marginalisés, leur voix n’est plus entendue. Scientifiques, ONGE et institutions internationales tendent à imposer de nouvelles valeurs comme l’intégrité des écosystèmes, qui n’ont pas de sens pour les pêcheurs. De nombreux écologistes et scientifiques, de puissants lobbies, préparent le terrain pour la privatisation des ressources marines. Ils considèrent que la valorisation par le marché permettra une meilleure gestion et un meilleur contrôle. Tous ces acteurs veulent imposer un nouveau consensus autour de leur choix de valeurs et de priorités : une gouvernance de la pêche centrée sur l’intégrité des écosystèmes, une pression de pêche la plus faible possible et une marginalisation des pêcheurs. De tels choix méritent un débat public, aujourd’hui inexistant, ou déséquilibré, du fait de la toute puissance médiatique de ce courant. Une faible pression de pêche assure effectivement un moindre impact écologique, une rentabilité très élevée, mais au prix d’un niveau d’emploi et d’une production faibles. En poussant le raisonnement à son terme, certains en arrivent à préconiser l’interdiction totale de la pêche car cela permet à la fois de préserver les océans et de valoriser la biodiversité par la plongée et le tourisme. Ce faisant ils oublient de considérer les impacts sociaux et alimentaires d’une telle mesure et bien sûr l’impact écologique considérable du tourisme. Un tel raisonnement est déjà à la base du développement de nombreuses réserves intégrales.6

La gouvernance des pêches impose de faire un choix entre divers objectifs et donc des compromis. Les objectifs sont écologiques (intégrité des écosystèmes), économiques (profit), biologiques (rendement biologique maximum), sociaux (emploi). A chaque objectif prioritaire correspond un niveau de l’effort de pêche. Cet effort croît en passant de l’objectif écologique à l’objectif social. On peut choisir un type de durabilité différent suivant l’objectif prioritaire que l’on retient. On peut en effet considérer que, dans des conditions données, il est nécessaire de maximiser l’emploi, quitte à dépasser l’optimum biologique, sans toutefois risquer un effondrement des ressources. C’est effectivement souvent le cas pour de nombreuses pêcheries, surtout dans les pays du Sud, parce qu’il n’y a pas d’alternatives d’emploi, surtout pour des pêcheurs qui n’ont ni les moyens ni les formations pour accéder facilement à d’autres activités. Beaucoup sont conscients de la réalité de la surpêche, mais ils misent sur l’éducation de leurs enfants pour réduire, à la génération suivante, la pression de pêche. C’est un choix tout à fait raisonnable et rationnel. Il faut donc tenir compte de ces réalités sociales pour mettre en œuvre des améliorations de la gestion ou des mesures en faveur de la biodiversité. Ce sont de telles réalités sociales qui sont négligées et parfois niées par certains scientifiques et ONGE qui idéalisent leur vision des pêches dans un avenir à moyen terme alors que les pêcheurs doivent assurer leur survie aujourd’hui et demain. C’est donc seulement avec eux que l’on peut améliorer la situation. Ils sont les mieux placés pour définir collectivement les mesures qui leur permettront d’assurer leurs moyens d’existence pour le présent et l’avenir. Aux scientifiques, aux ONGE et aux dirigeants politiques de les aider dans ces choix et de les accompagner, au lieu de fixer autoritairement, et à leur place, des objectifs et des réglementations créant de nouvelles contraintes qui peuvent restreindre leurs capacités d’adaptation. C’est malheureusement sans doute ce qui se passera lors de Rio+ 20, car, s’il y a un pêcheur sur 1000 personnes en charge de définir la nouvelle politique en faveur des océans, et donc de la pêche, ce sera bien un maximum.

A la conférence de la FAO de 1984, à Rome, où fut élaborée la nouvelle orientation pour les pêches mondiales, dans le cadre de la Convention de 1982 sur le droit de la mer, les pêcheurs étaient totalement exclus. Pourtant la crise de la ressource était déjà perceptible et surtout le conflit pour son partage. La FAO fit le choix de soutenir l’expansion de pêches industrielles et on a vu les résultats dans les années 1990. En 2012, un scénario du même genre se prépare, comme à Johannesburg en 2002. Des décisions majeures pour l’avenir des océans seront prises, essentiellement sur la pression de scientifiques biologistes et d’ONGE, mais sans la mobilisation et la présence (sinon anecdotique) des délégués des dizaines de millions de pêcheurs. Scientifiques et ONGE s’appuieront ensuite sur les décisions prises lors de Rio+ 20 pour exiger la mise en œuvre des mesures de contrainte et de restriction pour les pêches – réserves intégrales, interdiction d’engins, etc. Les gouvernements n’auront plus qu’à s’exécuter et les pêcheurs à crier dans un désert médiatique leur rage de voir mettre en œuvre des mesures totalement inadaptées aux réalités de leurs territoires.

1 Source : Ray Hilborn, The environmental costs of fish from the ocean or food from the land, video presentation, Seafood Summit, 2011, FAO,

2 Océan 2012, la coalition soutenue par Pew a pris position contre les Concessions de pêche transférables proposées par Maria Damanaki, comme Greenpeace, et WWF-France. Cette position a été prise après bien des hésitations et globalement, Océan 2012 apparaît plutôt comme un soutien aux grands objectifs de Damanaki. WWF est généralement promoteur des QIT au niveau mondial et européen. Le lobbying de ces ONGE a eu pour effet d’entraîner un vote unanime de la Commission Environnement du Parlement Européen en faveur des propositions de Maria Damanaki en mai 2012.

3 Source : Froese & Quaas MEPS 2011

4 Communiqué de presse de l’IFREMER du 5 mars 2012

5 Peter TYEDMERS, fisheries and energy use, Encyclopedia of Energy, Volume 2. éd Elsevier, 2004

6 Voir le film « La lune et le Bananier » de Daniel Serre, qui décrit l’impact social et économique d’une réserve naturelle terrestre et marine à Madagascar, 2010

Villes et communes, une dimension optimale ? Approche démographique

Loeiz Laurent. Nous sommes a priori libres d’habiter où nous voulons, régions françaises et au-delà ; il s’en faut cependant que cette liberté débouche sur une localisation optimale, qu’il s’agisse de la consommation de terres agricoles, du respect des sites ou de l’ampleur excessive de bien des agglomérations. S’installer sur les terres les plus fertiles était assez naturel pour les premiers sédentaires trancheurs de vers de terre ; l’ennui est qu’avec de tout autres activités nous ne pouvons nous empêcher de grossir nos agglomérations sur place, rendant les meilleures terres à jamais improductives. Nos chefs-lieux de région portent presque tous des noms d’origine gauloise, preuve que nous avons le plus grand mal à faire autre chose que d’accroître les agglomérations existantes. Les grandes concentrations ainsi générées s’avérant insupportables l’été, leur population envahissent régulièrement les sites les plus remarquables, victimes de leur succès. Ainsi déclinent irrévocablement la beauté et la fertilité de la Terre…

Permanents ou saisonniers, les processus de peuplement ne sont pas régulés. Une action volontaire s’impose. Dans un livre publié en 1972 en France, La formation des systèmes d’habitat, l’urbaniste polonais Bodeslaw Malisz prône l’édification de nouveaux centres urbains dans les interstices des anciens au charme ainsi sauvegardé. Ainsi firent les Allemands après la guerre en créant de nouveaux villages dans les interstices des anciens pour y accueillir les populations fuyant le communisme. Ils n’ont pas hésité non plus à rendre inconstructible de larges bandes de terrain au long des cours d’eau traversant leurs villes. Le Caire, pour sauvegarder ses terres fertiles, a su implanter au désert ses nouveaux quartiers. En matière d’implantations, le dirigisme s’impose. Le géographe est roi.

Nous laisserons de côté dans les quelques pages qui suivent, malgré leur importance, la nécessaire sauvegarde des sites et des activités agricoles et autres. Nous nous intéresserons seulement à la dimension des villes et des bourgs, passant sur celle des métropoles.

L’homme de la rue n’hésite pas à affirmer qu’une ville est trop grande ou trop petite. Ici il souffrira des gaz d’échappement, du bruit, des pertes de temps et paradoxalement parfois de la solitude, là du manque de commerces ou d’animation en soirée. Pour certains futurologues anglo-saxons, une taille optimale de 250.000 habitants garantirait une authentique atmosphère urbaine sans détruire l’intérêt que les habitants peuvent porter à la ville. Concentrés à Paris autour des organes du pouvoir, les chercheurs français hésitent à tenir semblables discours. Les économistes voudraient pouvoir chiffrer économies d’échelle et coûts d’encombrement, notant par exemple que le temps perdu en navettes domicile-travail dans les grandes agglomérations est multiplié par 2,8 quand la population est multipliée par deux. Ils butent néanmoins sur l’hétérogénéité des services rendus et concluent facilement qu’il n’est pas de taille optimale pour les villes ou que cela dépend de leur site. C’est pourtant surtout la taille maximale que commande le site…

Si l’on veut bien admettre que les gens votent avec les pieds, les géographes, s’ils font œuvre de démographe, sont mieux lotis. Pour eux les villes de taille optimale seront tout simplement les plus attirantes. Pour les investisseurs ou pour les ménages ? La question est complexe mais il n’y a pas forcément contradiction. L’investisseur pour recruter devra bien attirer des ménages, quitte à réduire par de plus hauts salaires leurs éventuelles réticences. Nous allons considérer donc ici les déplacements de la population, vers les villes ou les bassins d’emploi d’abord avec un regard sur les métropoles, puis vers les communes constituant ces bassins.

Des bassins d’emploi peuplés de 100.000 à 300.0000 habitants

Le développement urbain des années 50 et 60 se trouvait largement confiné dans les agglomérations. Les ménages français disposaient encore assez rarement d’une automobile. Dès lors les bilans migratoires des unités urbaines entre 1954 et 1962 selon la taille nous renseignent assez fidèlement sur la façon dont les gens votent avec leurs pieds. Isolant les chefs-lieux de département, plus ou moins artificiellement dopés par leur fonction, nous trouvons pour les autres villes, indice de taille optimale, un bilan migratoire maximal pour une population allant de 70.000 à 100.000 habitants.

Migration urbaine en France, 1954-1962.


Un tableau extrait des projections publiées en mai 1963 aux horizons 1971 et 1986 montre qu’il en allait de même avant 1954. Ce tableau n’isole ni les bilans migratoires ni les chefs-lieux de départements. Il prend seulement en compte la croissance totale des différentes catégories d’agglomérations. Les tranches de population ayant été définies en 1962, les agglomérations ayant eu 25,6% de croissance en 1936-1954 (somme des taux observés en 1936-1946 et 1946-1954) puis 19,0% en 1954-1962 pouvaient avoir en 1936 un peu moins de 100.000 habitants. La taille optimale des agglomérations ne semble ainsi guère avoir évolué sur une assez longue période. Témoin e nos façons e préparer l’avenir, la projection à l’horizon 1986 est sans surprises, le futur demandé à l’Insee n’étant que du passé prolongé.

Tableau des taux d'accroissement démographique par catégories.


Tout change dans les années 70 avec la généralisation des voitures individuelles. A l’image des États-Unis, l’accroissement des villes se porte hors les murs, ôtant toute signification aux données par catégories d’agglomérations. Certaines villes perdent alors de la population au profit de leur périphérie. Dès lors le démographe doit élargir son compas. 100.000 habitants pour une agglomération, cela peut en donner 200.000 pour l’aire urbaine ou le bassin d’emploi correspondant avec ses petites cités satellites. Un fichier d’utilisation commode créé après le recensement de 1975 par le ministère de l’Éducation permet de travailler par districts scolaires. Malgré leur respect trop marqué des contours départementaux, et après regroupement de ceux centrés sur une même agglomération, ils ont l’avantage d’associer à 304 villes de l’hexagone la totalité du tissu rural. L’examen de leur évolution démographique sur les périodes 1962-1968 et 1968-1975 nous donne une taille optimale supérieure à 200.000 habitants.

Évolution démographique des districts scolaires en France

A population égale, les districts centrés sur une préfecture présentaient entre 1962 et 1975 un taux de croissance sensiblement plus élevé que celui des autres districts, d’où in fine pour les premiers une densité atteignant 113 habitants au kilomètre carré hors agglomération parisienne et pour les seconds 72. La croissance la plus forte pour les districts préfectoraux s’observe dans les districts ayant initialement 250.000 à 300.000 habitants. Pour les autres, le maximum concerne les districts dépassant les 200.000 habitants, 8 en 1962 et 12 en 1968. On peut parler d’un maximum entre 200.000 et 300.000 habitants dans la mesure où le seul district comptant plus de 300.000 habitants, celui de Mulhouse avec environ 400.000 habitants, a vu sa croissance limitée à +1 puis à -4%.

Depuis le début des années 70, le développement du chômage dans un contexte d’accroissement de l’activité féminine n’a pu que biaiser vers le haut les résultats ci-dessus. Il n’est pas facile pour un couple de trouver simultanément deux emplois dans une ville moyenne. D’abord poussés vers les villes universitaires, les jeunes se trouvent ensuite condamnés malgré le coût du logement à privilégier les villes les plus importantes.

Un autre biais allant dans le même sens peut tenir à l’action de l’État. Définir la taille optimale des villes ou des bassins d’emploi par leur pouvoir attractif suppose une certaine liberté des mouvements de population ; or l’État n’est pas neutre en la matière. S’il agit, et son action est légitime, ce n’est certainement pas en faveur des villes de taille optimale. Le nez dans le guidon, avant tout inquiet des explosions sociales dans les quartiers entourant les villes les plus importantes, il va s’attacher à retarder ces redoutables échéances. Subventions, zones franches et contrôles fiscaux plus coulants aidant, il va doper le développement des plus grandes villes au détriment des plus petites. Quand une dépense de cent lui permettrait de retenir la population dans la France heureuse, celle des villes à échelle humaine, il va dépenser mille pour l’accueillir dans la France insatisfaite, celle des grandes métropoles. Ce faisant il ne peut que fausser l’analyse des mouvements de population et faire apparaître la dimension optimale des villes comme plus forte qu’elle n’est aux yeux des Français. Selon un sondage IFOP réalisé à la demande de la Présidence du Sénat les 22 et 23 avril 1999 auprès d’un échantillon représentatif de 961 personnes (Le Monde du 5 mai), 44% des Français préféreraient vivre dans une petite commune rurale et 48% estiment que dans dix ans la vie la plus moderne sera à la campagne. Un tel choix implique plus de villes moyennes.

Nous avons vu en introduction comment le libre choix des hommes ne garantissait pas une situation optimale. La situation est paradoxale : le taux de migration pris pour caractériser la taille optimale des villes est cela même qui provoque leur démesure. A l’équilibre, les départs égalant les arrivées, la ville loin d’être optimale a atteint sa population maximale. Ses appâts ne compensent plus ses désagréments croissants. Aucun État ne saurait se satisfaire d’une telle situation. Ainsi se trouve justifiées, bien plus fondamentalement que par un objectif d’égalité d’accès aux services publics, les politiques d’aménagement du territoire. Deux outils alors s’imposent : la création de nouvelles circonscriptions administratives avec érection de nouveaux chefs-lieux et de nouvelles modalités de répartition des finances publiques. L’Italie des années 70 en dotant plus généreusement les régions d’exode avait redressé efficacement l’équilibre de son territoire. L’État doit cesser de subventionner le gigantisme.

Un mot sur l’échelon supérieur de notre armature urbaine. La loi de réforme des structures territoriales votée en décembre 2010 offre statut de métropole aux communautés d’agglomération ayant franchi la barre des 500.000 habitants. On peut reprocher à ce texte d’oublier les villes moyennes, mais la préférence des Français pour celles-ci, même si les Parisiens ne savent pas toujours les situer sur une carte, ne doit pas nous amener à refuser le fait métropolitain. Tout ensemble d’une cinquantaine ou d’une centaine de villes appelle l’apparition d’une ville mère ou « métropole ». Il y aura toujours nécessité d’accueillir ici ou là un certain nombre de fonctions de direction. Il y aura aussi toujours des individus et des entreprises appréciant de vivre dans des agglomérations dépassant le million d’habitants. Ces ensembles originaux ont eux aussi leur taille optimale, identifiable par l’attrait exercé sur les sièges sociaux par exemple, variable étrangère à la démographie.

La province a besoin de métropoles pour échapper à l’hégémonie du Grand Paris. C’est bien là cependant que le bât blesse ses partisans. Depuis son apparition en 1964, la politique des métropoles en France n’a jamais été sérieusement menée. Plus que jamais sont vrais ces propos d’un directeur du budget à ses cadres au tout début des années 70 : « Puisque promesse a été faite de contrats de plan entre l’État et les villes, nous vous devons quelques informations à ce sujet. Il est hors de question que nous abandonnions notre règle d’annuité budgétaire. Nous mettrons sous ce nom quelques mesures, mais en vidant l’idée de son contenu. Nous ne pouvons prendre au sérieux une lubie du Premier ministre. Pour commencer l’horizon retenu sera de trois et non de cinq ans. » Contrairement aux villes nouvelles peuplant essentiellement l’Île-de-France, les métropoles n’ont jamais bénéficié de crédits particuliers. Leurs embryons d’administration, Oréam, observatoires, ont été rapidement corsetés. Si ces métropoles ont pu accueillir des établissements administratifs parisiens, ceux-ci ont gardé systématiquement leur image nationale. Pas question de donner aux métropoles prise sur un vaste pan de l’espace national. Si la loi sur les structures territoriales de 2010 renforce leur pouvoir, c’est sur leur propre territoire, pas à l’extérieur. Pas question d’en faire les capitales de vastes régions.

Trompés par les conventions retenues pour ventiler la valeur ajoutée entre les établissements d’une même entreprise, conventions situant dans les sièges sociaux ou les centres de recherche une part d’exploitation qui devrait intégralement revenir aux établissements productifs, et sans avoir jamais poussé les portes d’une usine, des économistes ont pu prétendre que c’est l’accumulation des hommes qui propulse l’Île-de-France à la première place pour le PIB par tête. « Il faut se réjouir du succès actuel de villes comme Toulouse, Nantes ou Rennes. Mais est-ce bien prudent d’imaginer opérer un changement d’attelage, en pleine compétition mondiale, entre les chevaux de trait que constituent nos grandes métropoles et les quelques poneys que constituent ces villes ? » ajoute Laurent Davezies en 2010 dans La république et ses territoires. Voilà justifiées hélas les pires conceptions d’une haute administration persuadée qu’il n’est pas d’autre métropole en France que Paris. Mais ces chercheurs sauront-ils nous expliquer comment, sans la présence d’un centre hégémonique, l’Allemagne ou la Suisse tirent si bien leur épingle du jeu dans la compétition mondiale ?

Des communes peuplées de 1000 à 2000 habitants

Sans nous attarder à considérer l’optimum de taille des métropoles, penchons-nous à l’autre bout du spectre sur celui des communes entourant les villes. La démographie retrouve ici sa valeur. Une fois choisi le bassin d’emploi en effet, le migrant doit choisir sa commune d’habitat. Là aussi les gens votent avec leurs pieds, cherchant pas trop loin des villes une commune de taille optimale. Si entre 1975 et 1990 la croissance des communes en région Bretagne s’explique à 40% par la température urbaine, indicateur traduisant la proximité des villes, leur taille joue aussi un rôle essentiel. Dans les deux graphiques ci-après où chaque point représente un paquet de communes de populations ou de densités voisines, le résidu représente l’écart entre l’évolution démographique attendue du fait de la température urbaine et l’évolution observée. A l’évidence, les communes les plus attirantes ont une population tournant autour de 1000 ou 2000 habitants ou une densité tournant autour de 100 à 200 habitants au km2. Ce sont ces communes qui croissent le plus aisément. A l’inverse, les communes peu denses ou surpeuplées manquent d’attrait.

Graphiques des résidus : température, population, densité.

La population éparse étant importante dans la région – un million d’habitants – il eût été intéressant d’ajouter à la population et à la densité communale la population des bourgs, mais cela n’a pas été fait et ne pourra plus être fait à l’avenir puisque le décompte de la population agglomérée des communes a été abandonné en 1990. Les populations agglomérées et éparses ont été recensées en 1982 sur des bordereaux séparés sans que cela ait entraîné de travaux particuliers, le caractère aggloméré ou épars des districts de recensement n’ayant fait l’objet d’aucun chiffrement dans la bande détail.

Une même dimension optimale avait été mise en évidence en 1978 en étudiant des communes finistériennes de température voisine comprise entre 1750 et 2250. Pour bien séparer l’effet de la population communale et celui de la population ambiante, la température avait été calculée sans prendre en compte la population communale elle-même, quitte à sous-estimer quelque peu la température et donc la population ambiante pour les plus vastes communes. Comme on peut constater sur le graphique ci-dessous établi en moyennes mobiles sur trois observations consécutives, les communes les plus attirantes ont entre 1000 et 2000 habitants.

Graphique sur les bilans migratoires en France


Un tableau relatif aux communes de la région ayant semblable température aboutit aux mêmes conclusions, les bilans migratoires étant maximal pour des populations allant de 750 à 1500 habitants.

Tableau des bilans migratoires des communes bretonnes


Revenons à nos communes finistériennes et considérons le rapport des migrants alternants recensés en 1975 aux migrants ayant quitté la commune entre 1968 et 1975. Ces divers mouvements ne concernent pas forcément la ville proche, mais un rapport important de l’une à l’autre est signe d’un fort attachement local : la navette quotidienne vers le lieu de travail est préférée à un déménagement qui pourrait réduire ces déplacements ou à un exode vers d’autres cieux. Là encore ce sont les communes ayant environ de 1000 à 2000 habitants qui retiennent le mieux leur population.

Graphique des migrations en fonction de la population.

Menés à Rennes à la direction régionale de l’Insee, ces travaux n’ont pas été poursuivis après 1975. Les chercheurs eux aussi migrent ou partent en retraite. Reste la convergence des données passées. A l’heure où une haute administration autiste rêve de voir les communes françaises s’organiser en ensembles d’au moins 5000 d’habitants, on peut se demander si pour soulager les communes existantes des charges d’une trop forte croissance, voire pour épargner les terres agricoles, il ne faudrait pas plutôt créer autour des villes de nouvelles communes ayant vocation à accueillir de 1000 à 2000 habitants.

Et si cette même administration rêve de métropoles, qu’elle n’oublie pas que les citoyens, surtout si devaient revenir les temps de plein emploi, manifestent facilement leur préférence pour des bassins peuplés de 100.000 à 200.000 habitants. Comme le soulignait le Célib en 1971 dans son Livre blanc Bretagne une ambition nouvelle, la population des villes moyennes peut faire l’économie, pour finir ses semaine, d’une résidence secondaire. On ne saurait en dire autant de celle des métropoles.

Une nécessaire maîtrise de la relation Homme/ Milieu dans le cadre d’un aménagement responsable du territoire breton

Yves LEBAHY

Depuis les années 50, la société bretonne, et le territoire de la Bretagne ont été le théâtre de mutations d’une ampleur et d’une profondeur exceptionnelle  par rapport aux transformations passées :

  • retournement des flux migratoires aux alentours des années 70, jusque là négatifs depuis le milieu du XIXe siècle avec les saignées fortes de l’entre deux guerres et des années 46/60.
  • passage d’une économie essentiellement primaire qui s’est maintenue tardivement, répartie de manière rationnelle sur tout le territoire vers une économie de production et de services centrée sur les villes et principalement les grandes agglomérations,

. à laquelle s’ajoute maintenant une économie de loisirs et de villégiature de plus en plus dominante et déstabilisante sur les zones littorales. On est passé d’une économie productive à une économie redistributive, sans lien avec le territoire et la société autochtone.

  • répartitions profondément modifiée de la population sur son territoire avec transfert rapides et mouvants de celle-ci vers les grandes agglomérations métropolitaines, de l’est principalement, puis vers leurs périphéries.
  • de ce fait, mobilité accrue des populations entre leur lieu de résidence, d’activité donnant naissance à de grands bassins de vie et d’emploi.
  • une mobilité sans cesse croissante de ces populations entre leurs différents lieux de vies et d’activités, tout cela traduisant leur fractionnement progressif.
  • Enfin une organisation générale du territoire de la région de plus en plus continentalisée et polarisée (« métropolisée ») dans son évolution, ses représentations, ses comportements….oubliant une des données essentielles qui l’a construite pendant des siècles, voir des millénaires : sa proximité à la mer, son lien indéniable avec une vie littorale qui en a façonné l’organisation.
  • Disparition des identités particulières au bénéfice d’une uniformisation des comportements et des paysages.
  • Enfin, profonds déséquilibres environnementaux liés au développement d’une agriculture intensive et d’une concentration humaine principalement en bord de mer. Parmi les diverses conséquences que cela a entraîné, une surtout est lourde : l’état de nos eaux continentales et maritimes bordières en est aujourd’hui profondément dégradé.

D’où les ruptures actuelles :

  • encore plus sensibles lorsqu’on se situe sur le littoral de la région, le littoral sud plus particulièrement car là sont les évolutions les plus intenses et les plus brutales opposant ces faits.
  • entre une Basse Bretagne, à l’écart d’un certain nombre de mutations et encore profondément liée à la mer et une Haute Bretagne gravitant de plus en plus dans un espace métropolitain d’un Ouest continentalisé.

Mais surtout, depuis 50 ans, l’insertion de la Bretagne dans l’Union européenne, la globalisation des économies, les mutations climatiques enfin renforcent ces ruptures, sur l’ensemble du territoire régional mais surtout en zones littorales et sur les territoires maritimes plus particulièrement. (NB : la Bretagne est un immense littoral)

Les enjeux qu’elle porte trouvent leur expression à terre :

1er temps sur le littoral,

par contrecoup vers l’intérieur,

et dans les mers bordières

Ces espaces d’interface devenus un immense champ de bataille,

théâtre de profondes ruptures :

Face à de telles évolutions à l’œuvre, l’enjeu est de redéfinir des « projets de vie » : spécifiques et courageux, adaptés aux contraintes de ces milieux, mise en valeur leurs potentialités dans un cadre soutenable.

Les textes internationaux l’imposent :

le Droit de la Mer de 1982.(articles 4, 192, 193).

Rio en 1992 et la GIZC 2002/2004  nous y invitent:notion de gestion intégrée

Ces orientations en rien anodines, même si leur mise en application bien timide, lente… avec pourtant un objectif très proche pour 2025.

avant tout, c’est une question de bon sens aussi.

Car au-delà des intentions politiques, prises dans un tel maelström nos sociétés doivent réagir, reprendre les reines de leur destin. C’est pour elles une question de survie.

Sur quels principes un tel projet de vie peut-il se construire ?

Seule un approche holistique du sujet (prenant en compte l’indivisibilité des composantes naturelles de la planète, homme y compris), permet de tenir compte de la complexité des enjeux.

– Reposer d’une manière globale les relations hommes/milieux

  • dans une démarche éco-responsable voire « géosophique »
  • Il en va des équilibres élémentaires de ses écosystèmes, du maintien de la biodiversité la plus riche et la plus équilibrée possible des milieux,
  • surtout de l’harmonie de leurs géosystèmes
  • pris dans toute leur intégralité, c’est-à-dire incluant les relations entre écosystèmes et anthroposystèmes, ces derniers intégrant naturellement les aspects sociaux mais aussi les dimensions culturelles.
  • C’est la condition essentielle d’une gestion équilibrée et harmonieuse de ces espaces où l’homme doit avant tout vivre, c’est-à-dire travailler, habiter, consommer en usant au maximum des potentialités offertes par le milieu, tout en ayant l’empreinte écologique la plus faible sur ce dernier.

C’est-à-dire tout le contraire de ce que nous propose aujourd’hui une logique marchande ultra libérale : « logiques minières » à court terme spécialisant, fractionnant au gré de ses intérêts les espaces, le temps et les sociétés, impliquant une mobilité vibrionnante et coûteuse à tout point de vue.

C’est-à-dire aussi tout le contraire de la logique écologiste qui aujourd’hui s’impose dans un intégrisme naturaliste (voire environnementaliste à l’anglo-saxonne) qui tend à exclure l’homme, les sociétés humaines et leurs comportements des enjeux

Cela se retrouve, percolant en permanence, dans les orientations du Grenelle de l’environnement et celui de la mer, reflet d’une opinion générale conditionnée et d’intérêts marchands parés d’une conscience écologique de circonstance.

Nous ne pouvons fonctionner sur de tels comportements simplistes, manichéens, voire binaires. Il nous faut retrouver au plus vite les équilibres élémentaires qui président dans cette complexité les relations de nos sociétés humaines avec le milieu.

Sur quoi peuvent reposer de tels équilibres ?

  • Tout d’abord, une humilité retrouvée dans nos relations à l’égard des milieux :

Cette recherche des équilibres homme/milieu ne peut se construire que sur une humilité retrouvée de l’homme à l’égard du milieu naturel et de ses évolutions.

Cela suppose de remettre en cause :

– les strictes visions de marché

– les spécialisations qu’elles génèrent

– la technicité croissante qui l’accompagne

sans éthique, réquisitionnant la nature pour des intérêts immédiats de puissance et de pouvoir. le,pouvoir du rêve et le rêve du pouvoir » sociologue Jean Pierre Quinio.

Il nous faut retrouver la sagesse de notre rapport à la Terre, cette « géosophie » sans laquelle toute action de l’homme sur les milieux est vouée au péril.

Car les catastrophes dites « naturelles », résultat de la rencontre de l’aléas et de la vulnérabilité, ne sont toujours et avant tout que le produit de l’imprévoyance des hommes. Algues vertes, planctons toxiques, d’hydrocarbures et de métaux et dérivés benzéniques et autres… résultent avant tout des déséquilibres engendrés par l’homme, remettant en cause tout à la fois ses activités et sa présence en ces lieux : pêcheurs et ostréiculteurs en paient aujourd’hui un lourd tribu..

Au-delà de ces perturbations ponctuelles le changement climatique auquel nous sommes désormais confrontés et ses conséquences en zone littorale relève de ces mêmes inconséquences.

Ces mutations vont être brutales, par leur ampleur, par leur extrême rapidité surtout. Elles seront perceptibles en une génération.

Faute de pouvoir en maîtriser tous les paramètres de notre présence en ces lieux, (littoraux bas, marais côtiers, schorres colmatées ou comblées, vallées inondables également,

Ne nous faut-il pas retrouver cet usage prudent et parcimonieux des rivages et des vallées qui était la règle dans les sociétés antérieures ?.

Par définition les bords de mer, les fonds de vallées sont des zones instables pour toute occupation humaine.

Le déterminisme physique qui prévalait jusqu’au XIXème siècle redevient donc d’actualité dans le rapport homme/environnement.

  • Des comportements s’inscrivant dans cette responsabilité retrouvée à l’égard du territoire sur lequel nous vivons.

Retrouver ce principe élémentaire de géosophie tel que le définissait P. Pinchemel. La sagesse qu’une telle attitude implique, suppose de la part des hommes une action réfléchie et un usage mesuré du milieu, de ses contraintes, des risques naturels qu’il présente.

En zone littorale cela veut dire, écarter des rivages, instables par nature, les installations humaines qui ne dépendent pas directement d’une activité maritime, occuper parcimonieusement les côtes en maintenant des espaces tampons ou bien renouer, Hollandais

.Tout le contraire de ce que nous faisons actuellement. Nous devons dès à présent et urgemment anticiper dans nos aménagements ces mutations dont les effets seront déjà perceptibles dans deux à trois décennies à peine. Sinon, les catastrophes dites « naturelles » se multiplieront.

Tous ces phénomènes impliquent dès à présent de modifier nos relations au milieu ;

il nous faut actuellement retrouver un minimum d’humilité

dans nos actes,

dans nos choix d’organisation.

Cela relève du principe élémentaire de l’écocitoyenneté.

Nous ne sommes pas là pour consommer les milieux, mais bien pour qu’ils puissent toujours porter des populations en leur offrant de quoi répondre à leurs besoins vitaux.

Cela remet en cause cette lecture essentiellement économiste

nos capacités techniques d’action amplifiées

nous conduisant à oublier ce qu’autrefois nous nommions les contingences naturelles.

Il nous faut à l’inverse retrouver plus d’humilité dans l’action et ne pas oublier que la nature nous offre avant tout ses potentialités mais aussi ses contraintes et que nous devons tout simplement composer avec, dans une adaptation « possibiliste »

digne des sociétés antérieures produites par la révolution néolithique.

– Un usage plus endogène de notre territoire :

Dans le cadre d’une économie soutenable vers laquelle nous allons devoir inéluctablement évoluer, c’est cet usage le plus endogène du territoire qu’il nous faut aujourd’hui promouvoir.

Cette démarche va à l’encontre de toute l’évolution de ces deux derniers siècles. Elle suppose : humilité quant aux actions

responsabilité à l’égard de ces espaces.

Tout le contraire de ce que nous propose le modèle technicien et ultra libéral qui les régit actuellement, dans lequel seul le marché régule les enjeux, imposant gaspillage des biens et des ressources, course sans fin à la technologie, développant spécialisation des espaces et du temps, privilégiant en conséquence une mobilité croissante des hommes et des biens, énergétivore et vibrionnante.

Nous sommes bien là face à une dérive perverse de cet affranchissement souhaité jusqu’au milieu du XIXème siècle par les sociétés européennes de ce que l’on nommait alors « les contingences naturelles », révélées lors de chaque aléa climatique.

Pendant des siècles, ces sociétés ont lutté pour favoriser la libre circulation des personnes et des biens, alimentaires principalement, seul moyen d’éviter alors famines et épidémies.

La R.I. offrant réseaux et moyens de transport et parallèlement l’organisation plus structurée des états a levé l’hypothèque permanente de la dépendance exclusive des sociétés locales à l’égard de leur environnement. Ainsi les défaillances d’un milieu local ont pu être régulées par les solidarités et surtout le marché.

Mais la situation s’est aujourd’hui inversée. Cette mobilité des hommes et des biens, devenue aujourd’hui trop aisée et apparemment si peu coûteuse, met en péril l’équilibre même des territoires et des sociétés, rompant leur autonomie économique interne, déstabilisant leur mixité sociale. Nous sommes là dans une perversion qui brise toute harmonie sociale, tout lien ténu entre l’homme son environnement.

Il nous faut donc retrouver un tant soit peu cette dépendance intime à l’égard du lieu où nous habitons et lier davantage spatialement nos comportements d’habitant, de producteur et de consommateur aux potentialités directe des milieux dans lesquels nous vivons.

Les multiples crises actuelles, crise démographique, crise alimentaire, crise énergétique, crise environnementale, crise économique et financière ne sont que la traduction de cette rupture élémentaire dans la relation fondamentale homme /milieu. Elles sont majeures par leur importance et revêtent une dimension inégalée dans l’histoire de l’humanité. Nous en sommes à un point crucial et la mutation qui s’impose à nous, est d’une importance au moins équivalente à celle de la révolution néolithique. Mais si cette dernière a nécessité cinq millénaires pour s’opérer, ce retour à une liaison plus endogène de nos sociétés avec le milieu doit nécessairement s’opérer en moins d’un demi-siècle.

Vaste défi pour l’humanité.

  • Cette responsabilité de l’équilibre du milieu et cette humilité à son égard supposent en parallèle une maîtrise territoriale plus directe.

La survie des sociétés littorales implique alors ce contrôle spatial du milieu dont elles dépendent

Ce retour à une « approche possibiliste » implique une seconde donnée : le lien ténu entre l’homme et son territoire, à savoir le contrôle spatial du milieu et de ses usages ce qui suppose sa connaissance intime.

Dans nos sociétés contemporaines développées, l’homme est de plus en plus devenu nomade, rompant ainsi le lien profond qu’il entretenait avec son territoire et donc la responsabilité qu’il avait à son égard, il lui faut désormais le retrouver.

Pourtant la maîtrise du territoire reste nécessaire. Elle l’est plus que jamais, au moins pour les sociétés qui vivent encore en lien avec lui, à savoir celles qui portent des activités primaires.

Mutations à terre conduisent à un retour au bien collectif, seul moyen de réguler les dysfonctionnements engendrés par l’économie marchande,

En mer au contraire, nous observons un développement de l’appropriation à des fins d’exploitation.

Or la mer est pourtant le dernier espace commun de l’humanité. Cependant cette appropriation, abordée sous une forme responsable par les communautés qui en vivent directement, peut constituer une opportunité pour garantir une pérennité des milieux et leurs équilibres. : …. pêcheurs en ont pris conscience, revendiquant le contrôle et la gestion de leurs territoires de pêche pour mieux en préserver les ressources et la biodiversité.

la gestion : prud’homies méditerranéennes ;

actuellement, les pêcheurs professionnels du Guilvinec

L’affrontement bien commun/bien privé devient désormais un enjeu essentiel sur nos espaces littoraux, notamment en mer bordière, territoire de vie des communautés maritimes et littorales.

  • Cela suppose de nouveaux territoires de gestion. Pourquoi ?

Parce qu’il n’y a de société que si elle détient et contrôle son territoire : c’est une règle élémentaire des sciences humaines et politiques.

Parce que seule sur des territoires spatialement bien définis et de taille réduite peut se mettre en place, dans le cadre d’une démarche éco-citoyenne et partagée , cette démarche holistique nécessaire. Elle seule permet de traiter dans sa complexité l’approche des problèmes inhérents à un géosystème particulier.

En zone littorale, rien ne peut être abordé sans prendre en compte la relation mer/terre en raison de la circulation des eaux, sans ignorer les relations économie/société/culture, sans prendre en compte donc les aspirations d’une population à continuer de vivre sur son territoire. qui sont ici à la base même de la biodiversité (homme inclus).

Toutefois, la gestion intégrée des littoraux qui se met progressivement en place sur nos territoires, implique une participation croissante des populations dans la définition locale de leur projet de vie, une adaptation des outils politiques servant à l’aménagement et la redéfinition de celui-ci sur des bases fonctionnelles intégrant au territoire terrestre la responsabilité de gestion du territoire maritime attenant afin de mieux prendre en compte cette interférence mer/terre. Vaste révolution institutionnelle et des représentations !

Un tel programme implique par ailleurs que ce territoire local redevienne un lieu où s’expriment les responsabilités collectives, l’auto responsabilisation des comportements, l’éco citoyenneté, tout cela par le biais d’une démocratie plus directe, participative.

Immense chantier qui suppose alors de clarifier et de simplifier l’actuel découpage des territoires locaux afin qu’ils répondent à ces impératifs. Dans l’actuelle confusion territoriale qui existe, en zone littorale un territoire unique s’appuyant sur le binôme ville-port/Pays maritime apparaît comme le support le moins mauvais répondant à ces impératifs locaux, alors que la région revêt dans le même temps un rôle éminent dans l’orchestration des orientations.

Dans un tel contexte, tous les autres découpages administratifs deviennent alors superflus et renvoient au débats qui présidaient à l’instauration d’une refonte des découpages territoriaux à la veille de la Révolution. Certes, à un moment où cette question de la refonte territoriale se trouve posée en France, la question est d’importance même si elle reste ardue. A un moment de notre histoire où le fait littoral, où la « littoralisation des populations constitue un phénomène majeur, n’y a-t-il pas à se poser cette question d’une organisation mieux adaptée à nos cadres de vie et nos besoins de gestion. Et dans un tel contexte, que penser du projet Baylimer proposé par le Grenelle de la mer, qui non seulement n’harmonise en rien le problème, le prenant sous un angle essentiellement écologique (via l’eau et les seuls bassins versants) mais surtout surajoute une structure complémentaire : une de plus pour des espaces qui souffrent déjà de cette superposition des territoires de gestion . Il faudrait tout au contraire aller vers leur simplification pour n’en garder qu’un seul, global et unique, seul moyen de porter un projet réel d’aménagement pour une collectivité locale littorale ? Cette proposition du Grenelle arrive à contrario et s’apparente ainsi à une véritable sortie de route.

  • Un autre aménagement

Cette démarche suppose une anticipation de l’acte,

En cela, l’aménagement ne peut se réduire à une démarche corrective des dysfonctionnements observés, cette démarche « pompier » qui tente de les corriger et qui pourtant aujourd’hui prévaut dans nos sociétés alors qu’elle n’arrive en rien à tout résoudre car intervenant trop tard et s’avérant surtout très coûteuse

Y substituer une vraiedémarche d’aménagement projet, anticipant les phénomènes, en opérant des choix, permet seule de construire un réel projet de société.

L’application en France de la GIZC va dans ce sens, tout au moins au niveau des intentions. Le texte du CNADT du 9 Juillet 2003, proposant un « Nouveau contrat social » relève bien ce cette intention et constitue par ses 10 propositions un document de route inégalé et vraiment volontariste1.

Le Grenelle de la mer semble l’avoir largement oublié. Et la confusion permanente que ses rapports de synthèse recèlent entre démarche de protection et démarche de préservation (termes semble-t-il non maîtrisés) souligne à quel point la confusion est grande dans les esprits, combien cette vision de « l’aménagement projet » est bien lointaine dans l’esprit de ceux qui se sont exprimés. Un aménagement projet ne peut que difficilement résulter d’un commun dénominateur prenant en compte une expression aussi vaste.

Extrait  page 4 de la synthèse du rapport n°I : « Il n’y a pas de relation forte féconde et durable entre mer et terre sans une alliance…entre protection et développement ».

Extrait page 38 Ambition IV : « L’aménagement concerne à l fois la protection et le développement ».

  • Une remise en cause profonde des représentations.

Fonder une relation nouvelle homme/milieu prenant en compte l’importance du fait maritime = remettre en cause les représentations dominantes qui guident actuellement nos actes et de fait l’organisation du fonctionnement de nos sociétés . Rien ne peut fonctionner dans une démarche simpliste, binaire, mais bien au contraire dans la complexité.

Car sur des milieux aussi sensibles que les espaces côtiers, tout est à recomposer en fonction de plusieurs paramètres :

. la primauté du fait marin sur tout autre élément dans gestion des espaces terrestres,

. la qualité de vie plutôt que cette notion de « développement »= «course à l’échalote »

. la notion première de « vivre sur un territoire » en opposition au nomadisme

. importance fondamentale des activités primaires directement en prise avec le milieu par rapport à toute autre,

. la remise en cause du fait urbain dans son essence même surtout lorsqu’il prend la forme excessive d’une polarisation métropolitaine.

En toutes ces questions, il y a nécessité de revenir à une approche plus endogène de la satisfaction de nos besoins élémentaires, c’est-à-dire de recentrage et d’adaptation de nos sociétés aux particularités de ces milieux de vie qui nous portent et nous offrent de quoi subsister. Vaste révolution mentale et pourtant nécessaire si l’intention de préserver ces milieux est réelle.

Point de tout cela dans les documents du Grenelle. Bien au contraire prévalent ici les visions terrestres :

– confier la gestion des Baylimer , donc de l’état des mers bordières aux Agences de bassin (tout le contraire de ce qu’il faudrait faire ! ) habilitées aux questions relatives à l’eau continentale.

– l’idée de confier la gestion de cette relation Terre/mer (et non Mer/Terre) aux métropoles alors que par leur concentration croissante d’hommes et d’activités elles constituent un agent essentiel des déséquilibres environnementaux en mer (proposition 8 du rapport n°I).

– conception d’une politique portuaire et de transport maritime totalement inféodée à la notion terrestre d’hinterland (Cf. propositions 117 et 118 du rapport de synthèse n° I)

C’est bien donc à une véritable révolution copernicienne que nos sociétés se trouvent confrontées. Pire, il nous faut retrouver les comportements possibilistes d’il y a un siècle, époque où les société humaines étaient plus en prise dans leur vie quotidienne avec le milieu où elles vivaient. Cette boucle épistémologique peut sembler difficile à admettre à une époque où la technologie dont se sont dotées nos sociétés semble apte à tout résoudre.Cette interrogation était pourtant celle qu’osaient poser les géographes soviétiques dans les années 70 et, en cela, ils avaient quelques longueurs d’avance dans le diagnostic2.

Quelles orientations doivent prendre alors cette relation refondée du rapport homme milieu ?

Vivre en meilleure relation avec ces milieux qui nous portent, suppose quoi ?

Quels sont en la matière nos besoins élémentaires ?

Ceux-ci se résument à quelques questions vitales : préserver l’environnement car c’est bien lui qui produit les richesses dont nous avons besoin, habiter et agir par nos activités de la manière la plus douce possible sur le milieu.

Cela veut dire quoi précisément ?

Préserver les qualités environnementales et paysagères :

Cela signifie en premier lieu opérer la reconquête de la qualité des eaux, élément primordial des équilibres naturels. Or les scientifiques ne font que découvrir la complexité des relations qui s’établissent entre les eaux terrestres et maritimes bordières et leur rôle dans l’élaboration de la vie marine3 et le principe de précaution devient alors essentiel.

Certes, le monde agricole semble enfin avoir pris conscience des enjeux et réalise désormais des efforts véritables en ce domaine. Mais les agriculteurs ne sont pas les seuls concernés.

Les rejets d’une urbanisation dense et croissante implantée sur le littoral, malgré les immenses efforts réalisés en matière de traitement des eaux usées, restent problématiques.

Cet enjeu essentiel pose donc la question de la multiplication, souvent contradictoire, des fonctions sur un littoral, mais aussi celle de leur capacité à porter une population (la fameuse « capacité d’accueil » de la Loi littoral).

Le seuil est-il indéfini quand la technique avoue ses limites ?

Est-on prêt à l’inverse à sacrifier ces activités, sources de richesses économiques et légataires d’une culture ?

Le problème concerne aussi la pêche côtière et toute autre activité concernant la ressource halieutique.

La qualité d’un environnement conditionne donc bien les choix économiques et humains que l’on veut ou non promouvoir en ces lieux. C’est la qualité de notre vie future qui aujourd’hui se joue sur cette question.

Défendre à tout prix les activités primaires :

Alors qu’elles sont fortement menacées par les logiques de l’économie de marché prises dans le cadre de l’Union européenne et de la mondialisation, qu’elles sont dévalorisées en terme d’images tant au niveau du public que de leurs propres acteurs, ces activités apparaissent pourtant comme un enjeu majeur de l’aménagement du littoral de la région. Pourquoi ?

  • Tout d’abord parce qu’elles participent par leur présence à la mise en valeur d’un territoire original. Elles sont source d’une production alimentaire, fondamentale pour la survie des populations locales, Peut-on se passer ainsi d’un tel gisement alimentaire  de proximité?
  • Ainsi elles génèrent des emplois bien réels et permanents pour peu qu’on le désire. : communauté de Cap l’Orient=350 exploitations agricoles= 900 emplois directs =3500 induits. Alors que le secteur des pêches semble s’écrouler, la pêche côtière retrouverait, elle aussi, tout son intérêt si la politique européenne des pêches ne la malmenait. A un moment où le travail est une denrée rare, est-il pertinent de sacrifier autant d’emplois ?
  • Mais aussi parce que dépendantes de l’état des milieux, elles sont plus que d’autres sensibles à la qualité de leur environnement et en deviennent donc les garantes.
  • Parce qu’elles sont les seules à pouvoir occuper de manière fonctionnelle et provisoire cet espace tampon que constitue la frange littorale : zones d’estran, prairies littorales, massif dunaires. Il en a toujours été ainsi dans le passé.  L’actuelle remontée du niveau marin nous rappelle qu’il faut agir avec humilité sur ces espaces où rien de définitif ne peut être installé. Seules ces activités peuvent mettre en valeur de tels lieux sans pour autant les figer d’une manière irrémédiable et irresponsable vis-à-vis des risques naturels.
  • En maintenant cette population active et résidente elles participent à l’équilibre de la société, favorisant mixités sociale et générationnelle tant nécessaires. La construction des identités si particulières qui font l’originalité culturelle de ces territoires, ne peut émerger qu’à cette condition. Car ces activités feront du littoral breton, de la Bretagne toute entière, un territoire à part, doté d’un riche patrimoine en perpétuelle régénérescence.
  • Enfin et surtout, par leur présence active, elles constituent le meilleur rempart à l’extension de l’urbanisation.

Ainsi pour toutes ces raisons, il nous faut au contraire protéger, valoriser, développer ces activités sur le littoral. Elles ne doivent pas être tributaires des seules logiques économiques, lesquelles ont tendance à les éliminer, mais bien contribuer au fondement de ce véritable projet de société où elles auraient toute leur place pour le plus grand bien de tous.

La capacité d’un territoire littoral à porter un population :

En matière d’habiter, la question fondamentale à se poser est la suivante : Jusqu’où un territoire particulier peut-il porter une population en préservant ses équilibres biologiques et naturels, l’ensemble de ses potentialités environnementales ? Cette question évoquée dans la loi Littoral, sous le terme limitatif de « capacité d’accueil » n’est jamais véritablement abordée dans la réflexion sur l’usage que nous faisons de nos territoires côtiers car elle remettrait en cause trop fortement les principes politiques élémentaires qui guident actuellement nos sociétés : liberté de circulation des hommes et des biens, appropriation privée de ces derniers, vision à court terme. Pourtant tout territoire, en fonction de sa nature, ne peut subir de la même façon le seul comportement des hommes guidé par des intérêts immédiats, rationnels ou non, oubliant le plus souvent les contraintes environnementales élémentaires. Les zones littorales ont-elles vocation d’accueillir la moitié de la population de la planète quand on les sait si fragiles, si instables, si aléatoires sur de nombreux points ? Il ne pourra y avoir maintien et préservation de leur biodiversité qu’à la condition que nous acceptions d’y limiter notre pression anthropique et que celle-ci soit fonction de notre maîtrise des technicités visant à les protéger de toute atteinte à leur équilibres. Vaste sujet que pour le moment nous ne maîtrisons guère en dépit de notre technologie si subtile. Pire, plus cette dernière semble élaborée, plus les déséquilibres paraissent intenses ! Et nous en faisons fi.

Pourtant il est temps de se poser cette question de la capacité d’un territoire à porter une population, ce qui pose parallèlement la question de son emprise spatiale. A partir de quel espace disponible la recherche des équilibres fondamentaux se trouve-t-elle posée ?

Ce qui pose la question territoriale. Sur quel espace de référence une société doit-elle chercher à assurer un fonctionnement endogène ?

Au niveau local ? au niveau régional ?

Ce qui pose la question du découpage des territoires, de leur simplification, de leurs prérogatives.

Vaste problème qui est posé depuis le débat sur les Pays et les Pays maritimes,

– Vaste débat qui est posé avec la régionalisation et ses pouvoirs

Dans les temps anciens la réponse était simple et passait par une auto régulation du peuplement sous forme de crise démographique. Sur les îles la question est encore bien vite réglée. En zone littorale elle devient plus complexe en raison de l’interconnexion des réseaux (eau potable, eaux usées, énergie, communications) qui permet aux populations de s’affranchir de la question en repoussant les problèmes sur des échelles supérieures…avec des effets supérieurs eux aussi. C’est en cela que l’obligation de retrouver un comportement de vie un tant soit peu endogène redevient essentielle. Dans un tel cas on ne peut biaiser face aux contradictions d’usage des milieux. Ce qui, il y a un siècle, pouvait être considéré comme un affranchissement à l’égard des contingences naturelles, donc un progrès, pourrait à terme redevenir une priorité souhaitable pour assurer l’équilibre de la gestion de nos milieux et la clé pour assurer l’harmonie de nos relations avec eux. Tout cela si le désir d’un « véritable développement durable » devait constituer la priorité de notre projet de vie.

Lutter contre l’étalement urbain :

Au-delà du simple aspect esthétique qui dénature les paysages côtiers et rend illusoire cette notion de « Tiers sauvage » pourtant rappelée par la loi, l’étalement urbain, diffus et déstructuré, est source en grande partie de ces déséquilibres environnementaux actuels. On ne peut impunément masser des populations sur les rivages sans effet sur la qualité du milieu maritime bordier. Toute une réflexion en matière d’urbanisme mais aussi d’architecture est donc à promouvoir.

Nécessité de redéfinir une organisation urbaine qui s’appuie sur le traditionnel réseau des villes-ports, unités urbaines à la taille limitée, héritage patrimonial et base même d’une organisation polycentrique traditionnelle qui pourrait constituer une alternative à ce nappage urbain de l’espace ou à la métropolisation qui l’accompagne sur les plus grands centres4. Car toute concentration urbaine amplifie les déséquilibres, environnementaux sûrement, mais aussi sociaux et économiques. Dans cette recherche à la moindre pression écologique de notre présence et de nos activités, il est préférable de diffracter le fait urbain en cellules autonomes et plus petites. L’habitat dispersé, traditionnel sur les rivages atlantiques, constituait une réponse adaptée à la fragilité du milieu.

Une telle politique remet alors en cause la croissance de nos villes vers des logiques métropolitaines, donc souligne la nécessité de la contenir et condamne à terme l’usage de l’habitat pavillonnaire tel que nous le développons encore aujourd’hui. C’est parallèlement toute une réflexion , heureusement entamée, qu’il nous faut mener sur une architecture plus économe d’espace, d’énergie, sans rupture pour autant avec les héritages d’un patrimoine fort riche en la matière. Superbe défi pour nos architectes et urbanistes !

Toutes ces questions sont vitales pour l’équilibre des milieux, pour la survie de l’homme également. Nous ne pourrons exister en tant qu’espèce qu’à l’unique condition de respecter les autres espèces. Cette sagesse élémentaire que portaient toutes les populations qualifiées de « primaires », nous devons la retrouver. Et sur les milieux littoraux plus qu’ailleurs car ils sont vitaux pour l’homme dans la mesure où la mer, les mers bordières plus particulièrement, constituent le premier gisement de biomasse existant sur terre. Dans quelques proches décennies, la planète aura à nourrir plus de 9 milliards d’êtres humains. La mer sera inévitablement sollicitée pour offrir ces protéines nécessaires à leur alimentation, pour leur offrir par ailleurs ces autres éléments vitaux, minéraux et énergétiques dont ils auront besoin. Ne rompons ses équilibres. Préservons sa biodiversité. Retrouvons la sagesse des sociétés qualifiées de « primaires ».

Les Grenelles, tout pétris de bonnes intentions, s’avèrent bien éloignés des mutations profondes qu’il nous faut réaliser.

Pire , ils freinent des mouvements plus en avance, comme ceux entamés dans notre région.

1 Le littoral français, Pour un nouveau contrat social, Texte du Conseil National de l’Aménagement et du Développement du Territoire, 8-9 Juillet 2003.

2 Ouvrage collectif de l’Académie des Sciences de l’URSS – Institut de Géographie, Homme, société et environnement, éditions du Progrès, Moscou, 1975.

3 Eaux et Rivières de Bretagne, Spécial littoral, n°145, automne 2008.

4 LEBAHY Yves (ss la direction), Le Pays maritime, un espace projet original, PUR, Février 2001.

LEBAHY Yves, « Une urbanisation contemporaine qui tue l’identité structurelle des territoires littoraux », Le littoral agressé, ibidem, p. 49-63.

Conclusions journée : « Habiter durablement nos territoires : des réponses concrètes »

Caricature humoristique sur la géographie et la politique.
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