Intervention rencontres géographiques de Bretagne, LA BRETAGNE ET LA MER,
Lorient le 27 avril 2007. Pascal Tocquer Géographe, Ingénieur Territorial
LES ENJEUX DE SA PRÉSERVATION
- La valorisation des paysages : Les paysages littoraux le plus fréquemment évoqués concernent la mer, les bateaux, les phares, les ports… on oublie souvent d’y intégrer les espaces proches continentaux ruraux, agricoles, ce sont, parmi d’autres, les images perçues, et les ambiances des fonds de vallées bocagers qui s’ouvrent à la mer, des horizons dégagés par de vastes prairies pâturées surplombant les falaises, des terres fraîchement labourées survolées par des nuées de mouettes, qui suivent aussi bien les sillons des tracteurs que ceux des bateaux pêcheurs.
- Le maintien de diversité socioculturelle du littoral et de son patrimoine identitaire témoin d’une époque, où agriculture et pêche étaient intimement liées. L’agriculture participe à forger l’authenticité du littoral breton si souvent vantée.
- Le soutien à l’économie locale, et à l’emploi sur un littoral qui se résidencialise ( 2500 emplois par an en Bretagne).
- Permettre au littoral de bénéficier des bienfaits issus des interdépendances entre économie primaire et préservation de l’environnement : sans agriculteurs ? et sans agriculture durable, quel avenir donner à la gestion des fonds de vallées et des estuaires (cours d’eau, zones humides et qualité de l’eau), à celles ? des friches des terrains enclavés par l’urbanisation ? et (celle) des milieux naturels sensibles…
LES CAUSES DE SA DISPARITION PROGRESSIVE
- Des difficultés économiques similaires à celle de l’agriculture intérieure, issues des aléas conjoncturels et structurels d’une économie fortement intégrée, et dont les plus belles plus-values échappent aux agriculteurs.
Des modes de production propices :
– au cercle infernal : davantage d’endettement pour plus de rentabilité, plus de rentabilité pour rembourser l’endettement, donc plus d’intrants (pesticides, engrais…), plus d’intrants donc plus d’endettement (même si la quantité d’intrants est réglementée et a globalement diminuée,) ? ils sont bien liés au système actuel de la production, dans lequel la quantité produite est la garantie prépondérante d’un revenu acceptable.
– à la course à l’agrandissement permettant de compenser les coûts liés aux contraintes environnementales (mises aux normes..) et d’accroître les capacités d’accueil des épandages. Ceci ne favorise pas l’installation de nouvelles exploitations.
- Des situations foncières fragiles très spécifiques qui se rajoutent
Elles sont peu favorables à l’installation d’exploitations :
– Par la raréfaction de terres disponibles due à la pression foncière, liée à l’attraction cumulée (le plus souvent) en Bretagne de la ville et de la mer,
– Par un coût du foncier bâti et non bâti de moins en moins accessible, et surtout sur le littoral.
– Par l’impossibilité donnée par la loi littoral de s’implanter dans les espaces proches du rivage en discontinuité de l’habitat existant, contredisant de fait les dispositions du code rural.
Elles complexifient le fonctionnement des exploitations existantes :
– Par des terres appartenant le plus souvent, (sur le littoral et le périurbain), à des propriétaires non agriculteurs en attente de projets immobiliers,
– Par un parcellaire éclaté par l’urbanisation,
– Par des cohabitations d’usage conflictuelles avec les habitants et notamment ceux des résidents secondaires qui oublient que le littoral ne vit pas qu’un mois par an, et qui sont souvent force de pression auprès des communes touristiques.
- – Des choix de planification qui privilégient l’urbanisation
Des ressources financières locales d’une décentralisation inachevée, où les moyens ne sont pas à la hauteur des compétences transférées. Du coup, la taxe d’habitation issue de l’urbanisation reste une recette très intéressante, face à l’exigence croissante des usagers du littoral.
Grâce à des dispositions réglementaires peu contraignantes
Une loi littoral peu appliquée au regard de l’importance de l’urbanisation depuis 1986 date de promulgation de la loi. Une loi littoral peu claire et qui laisse à des jurisprudences contradictoires, le soin de préciser par exemple la notion de l’extension limitée dans les espaces proches du rivage.
Des documents d’urbanisme peu contraignants et très mouvants :
Des PLU et POS réalisés pour 10 ans, mais en réalité modifiés et révisés bien avant, et offrant par conséquent à l’agriculture peu de perspectives stables à long terme.
Des SCOT qui ont perdu leur caractère coercitif par la suppression de l’obligation de réaliser une carte de destination des sols. Seuls les objectifs généraux sont le plus souvent affichés, et à une échelle ne permettant pas de bien appréhender précisément l’impact des projets d’urbanisation.
Une perception de l’agriculture réduite à une vocation de réserve foncière pour l’urbanisation.
Des habitants qui ont perdu le sens du lien à la terre et donc réduisent la fonction de la campagne à celle d’un cadre paysager voire d’un espace vert domestiqué, au détriment de celle du maintien de modes de vie spécifiques.
Peu de diagnostics sur la place de l’agriculture dans le projet de territoire et l’impact des choix de planification sur l’avenir de cette activité.
Image négative de l’agriculture littorale (algues vertes, nuisances olfactives inadaptées au tourisme).
Du coup, dans une logique de recherche d’équilibre du territoire demandée par loi SRU, les questionnements sont posés dans le mauvais ordre, et à l’inverse des suivantes :
Quels espaces agro-naturels dois- je préserver ? Où vais-je urbaniser sur les espaces restants ?
LES MOYENS POUR Y REMÉDIER
1. Une nouvelle approche de l’agriculture :
Aborder l’agriculture sous l’angle du développement durable, (et) donc avec le souci constant de se préoccuper en même temps de l’environnement, du social, et de l’économique.
Ne pas réduire l’agriculture au nécessaire débat sur la qualité de l’eau.
Ne pas opposer agriculture et environnement, et prouver que c’est par l’économique que l’on va le préserver. Sur le littoral on ne valorise pas assez le fait, par exemple, que bien souvent les espèces végétales les plus protégées poussent sur des sols organiquement pauvres car auparavant cultivés.
Revaloriser l’image du métier par notamment l’organisationd’évènements de sensibilisation avec la profession : rando-fermes, salons, comices agricoles….
Favoriser une agriculture plurielle pour répondre aux besoins multiples du littoral : Grandes cultures sur les plateaux, pâturage dans les fonds de vallée, maraîchage sur les petites parcelles enclavées par l’urbanisation et délaissées par l’agriculture conventionnelle.
Se poser la question : quelles sont les des limites définitives de l’urbanisation au-delà desquelles l’agriculture et l’identité attractive du territoire risquent irrémédiablement d’être remises en cause.
Ne plus opposer ville et campagne et montrer que leur valorisation mutuelle est intimement liée : préserver l’agriculture, c’est pousser la ville à se requalifier sur elle-même en se densifiant.
Dire que l’agriculture est une chance pour le tourisme durable et inversement.
2. L’activation des outils existants, par les collectivités en partenariat avec la profession
Dans le domaine de l’urbanisme :
destinées à l’urbanisation pour étudier les impacts à l’échelle de l’exploitation.
Utiliser pour les SCOT la possibilité de créer des schémas de secteur permettant, à une échelle plus précise, de protéger les espaces agricoles sensibles. La communauté urbaine de Nantes l’a fait afin de préserver son agriculture périurbaine.
Mettre en place des périmètres de préservation des espaces naturels et agricoles périurbains (issus de la loi DTR de 2005) qui figent les PLU à long terme et donnent une valeur économique aux ceintures vertes des villes, aux coupures d’urbanisation de la loi littoral, aux corridors écologiques qui lient la mer à ses bassins versants intérieurs.
Dans le domaine du foncier et de la gestion de l’espace :
Établir des conventions d’entretien avec les agriculteurs via le Conservatoire du Littoral ou la SAFER.
Utiliser le droit de préemption confié aux SAFER dans les zones naturelles et agricoles des PLU permettant de conforter leur vocation et de lutter contre l’étalement urbain et la spéculation foncière.
Accroître la maîtrise publique des terres agro naturels naturelles les plus sensibles à la pression foncière, pour le bien commun, en mobilisant notamment l’EPF de Bretagne.
Faire de la GIZC et du dialogue territorial qu’elle sous-tend, l’instrument d’intégration et de valorisation de l’agriculture et des activités primaires dans le développement durable du littoral.
3. Le soutien aux politiques de diversification agricole non pas en opposition dogmatique vis-à-vis de l’agriculture conventionnelle, qui en matière de mobilisation produit systématiquement des effets inverses à ceux escomptés, mais comme :
Un potentiel économique supplémentaire pour le maintien des exploitations et la valorisation des revenus des agriculteurs.
Une source de pratiques agricoles plus respectueuses de l’environnement et de lien social entre les agriculteurs et les autres habitants du littoral.
Un facteur de valorisation du territoire via ses produits et de soutien d’un tourisme durable qui ne concentrerait pas l’accueil et toutes ses activités dans une bande étroite du littoral.
Ce soutien peut concerner l’accroissement des circuits courts de distribution, ceux qui, par l’élimination d’intermédiaires, assurent davantage de plus values aux producteurs, dans le cadre d’une agriculture équitable. Cela suppose un véritable soutien de la part des organisations agricoles afin d’inciter les agriculteurs intéressés à s’organiser collectivement pour mutualiser les coûts (stockage, transformation, transport, commercialisation..).
Pour ce faire, le littoral doit accueillir davantage de magasins fermiers, d’AMAP (association pour le maintien d’une agriculture paysanne regroupant producteurs et consommateurs avec un système de préachat des produits), de vente directe à la ferme….Les collectivités peuvent ouvrir leur restaurations collectives aux produits locaux. Dans la Communauté d’Agglomération du Pays de Lorient plus de 10% des repas des communes sont constitués de produits biologiques.
Dans le domaine de l’environnement, l’utilisation des déchets urbains par les agriculteurs est sous exploitée. L’utilisation du compost des déchets verts permet de diminuer l’utilisation des engrais minéraux. La réception des boues de station d’épuration par des sauleraies est une source de traitement à explorer, favorable de surcroît au développement de la filière bois énergie.
La piscine de Scaër chauffée par du bois de talus fourni par les agriculteurs constitue en la matière un parfait exemple, cette source d’énergie renouvelable permettant en outre de conforter le bocage et la préservation de la qualité de l’eau.
Enfin pour un tourisme durable, la multiplication de fermes auberges, de campings à la ferme, de gîtes ruraux permettrait de soutenir un tourisme vert si souvent recherché et pourtant si peu développé sur notre littoral breton, et notamment en comparaison avec les régions du sud de la France.
Le développement de cette politique doit se faire à l’échelle des territoires, en partenariat avec la Région, les Départements, les Pays, les intercommunalités, les communes, les représentants de la profession agricole et les autres acteurs de la société civile, associations…
La préservation des espaces agricoles est encore possible, elle est indispensable, car maintenir l’agriculture c’est donner à la mer le littoral qu’elle mérite.