Géographes de Bretagne
Douaronourien e Breizh - Jeyografes de Bertaeyn

PARIS FACE AUX RÉGIONS

Deux courants relatifs à l’organisation de notre territoire divisent depuis des siècles notre haute administration. L’un prône après Versailles l’hégémonie parisienne, l’autre la constitution de puissantes régions, condition de survie à ses yeux d’une France plus que jamais exposée aux risques de déstabilisation d’origine interne ou externe. Cerveau gauche et cerveau droit.

Le premier courant domine les ministères des Finances et de l’Intérieur, cerveau gestionnaire, conservateur, héritier de Rome et des légistes du roi. Pour lui le bonheur des Français ne peut tenir qu’aux lois et décrets venus d’en-haut. L’autre courant s’est longtemps épanoui au Plan et à la Datar, en un temps où les septennats permettaient aux présidents de la 5ème République, aux administrations et clubs politiques de penser l’avenir à long terme. On le rencontre aussi parfois au ministère de l’équipement, du travail ou à l’Insee. Cerveau imaginatif, révolutionnaire, héritier de Mirabeau, Proudhon ou Tocqueville, il acceptera volontiers les initiatives de la base. Hélas, plus habile à rédiger les textes, notre cerveau « verbal » a toujours su étouffer la créativité du second et détricoter ses projets de réforme. Si le droit à l’expérimentation, l’organisation décentralisée de la France et l’autonomie fiscale de ses collectivités territoriales ont pu être inscrits non sans mal par le cerveau droit dans la Constitution, quelques amendements ont suffit au cerveau gauche pour vider les articles correspondants de tout contenu. La concurrence entre Paris et les régions étant plus actuelle que jamais, rappelons en quelques épisodes, combat pour les institutions et combat pour les financements.

Marginaliser les régions

Un premier combat a porté en 1955 sur le nombre des régions. Partagée entre un courant alors dit économique, partisan de huit à dix capitales régionales aptes à exercer des responsabilités d’ordre ministériel et conduire de vraies politiques de développement, et un courant dit administratif, favorable à quarante-sept gros départements relevant directement de Paris, la haute administration a tranché en faveur de vingt-et-une régions impuissantes, étriquées, pour la plupart moins peuplées que la seule commune de Paris. A la Corse près, ce découpage est encore le nôtre. Manifestement trop nombreuse, vingt-deux régions ne sauraient s’offrir une politique originale de l’université ou de la recherche ni se doter d’une vraie télévision régionale. Onze régions littorales ne sauraient pas davantage élaborer une vraie politique maritime. Cette infériorité est voulue. Les régions ont pu reprendre par décret en 1960 les noms des anciennes provinces et accueillir en 1964 de premières assemblées pudiquement appelées Commissions de Développement Économique Régional (CODER), ce ne sont que de gros départements en concurrence perpétuelle avec ces derniers.

En 1963 et 1964, dans la foulée du rapport Hautreux, le Plan et la Datar ont voulu regrouper les régions autour de quelques métropoles d’équilibre. La création des Observatoires économiques interrégionaux (Patrick Maréchal à Nantes) et des Organisations d’études d’aménagement des aires métropolitaines s’inscrit dans ce cadre. Laissant passer l’orage, l’école administrative a progressivement démantelé le dispositif. Les préfets de région ont repris les activités des Oréam et les directions régionales de l’Insee celles des observatoires économiques avant que l’on ne fasse disparaître ce terme trop prestigieux au profit d’observatoires départementaux. Sur injonction parisienne, l’Introduction à la connaissance de l’espace régional publiée en 1970 à l’initiative de Yann Poupinot par l’Oréam de Nantes Saint-Nazaire a été mise au pilon. Les directions régionales de l’Insee de Bretagne et des Pays de la Loire se sont vu interdire de leur côté l’élaboration d’un atlas commun des résultats du recensement de 1990. Nantes ne saurait regarder vers l’ouest. Nantes doit rester arrimée à Paris.

Ce n’est pas tant la Bretagne qui fait peur à nos légistes que Nantes, seule cité armoricaine pouvant faire ombre à la capitale. De là la nomination des maires de Nantes par le roi depuis 1598. De là le déplacement de l’université de Nantes à Rennes amorcé sous louis XVI et achevé par Napoléon. De là l’absence d’écluse après coupure du canal de Nantes à Brest. De là le long abandon de l’axe routier joignant Nantes et Rennes avec ses centaines de morts, l’interdit n’étant levé qu’après l’arrivée des autoroutes et des TGV parisiens dans les deux chefs-lieux de région. Bien entendu, l’idée d’un TGV Paris-Châteaubriand avec barreau joignant directement Nantes et Rennes fut soigneusement écartée, malgré la présence d’une ancienne ligne disponible au sud de la Sarthe et de la Mayenne. Pas question de mettre les deux villes à vingt minutes l’une de l’autre comme de lever la censure des documents illustrant l’entente entre les deux régions. La loi Joxe-Marchand de février 1992 autorisait certes la création d’ententes interrégionales sous forme d’établissements publics, mais elle n’a pu déboucher que sur des coopérations limitées, Tgv, recherche… Seule, l’entente des huit régions du bassin parisien pour un aménagement concerté a marqué de vrais points. Créée en 2008 pour un territoire de plus de 25 millions d’habitants, la C8 a pour objet de mieux coordonner les Schémas régionaux d’aménagement et de Développement du territoire (SRADT) et le Schéma directeur de la Région Ile-de-France (SDRIF) en particulier quant à la localisation des principales plates-formes logistiques, d’harmoniser et simplifier la tarification ferroviaire au-delà des frontières administratives, de créer des partenariats dans les secteurs du tourisme et de la culture, de développer les interventions auprès des autorités françaises et communautaires pour que les ressources indispensables à la réalisation des projets soient mobilisées, bref, de bâtir une vision partagée pour un territoire décidé à se forger une forte identité à l’échelle européenne et internationale. Une façon de plus de raccrocher Nantes à Paris.

Les lois de décentralisation du gouvernement Mauroy en 1982 et 1983 ont été en réalité un coup porté à l’idée régionale. Immédiatement appliquées aux départements, elles attendront 1986 pour l’être aux régions, laissant les premiers bétonner leur légitimité. « On voudrait tuer les régions qu’on ne s’y prendrait pas autrement » écrivait Gabriel Delaunay dans un éditorial d’Ouest-France.

Les assemblées régionales avaient reçu mission en 1964 de donner leur avis sur les dépenses de l’Etat dans la région ; elles perdent ce droit. Elles avaient été consultées à deux reprises lors de la préparation des plans nationaux sur la répartition des budgets alloués aux différents ministères ; elles sont à présent laissées à l’écart. La gauche au pouvoir sonne paradoxalement le glas des planifications nationale et régionale. La mise à l’écart des préfets représentant le gouvernement au sein des assemblées régionales et assurant l’exécution de leurs décisions est à l’origine d’un recul continu de l’idée de décentralisation. En leur absence, les nouveaux présidents de région et de départements font à Paris désormais figure de grands et de petits féodaux. Les suspicions de corruption font florès. Les prestigieux immeubles sortis de terre ici ou là sont brocardés. Perdant confiance dans les régions, les ministères centralisent à nouveau leurs politiques, qu’il s’agisse de culture, d’éducation, de santé ou de logement. C’est à Paris que s’élabore la politique de la ville ou que se joue le sort des quartiers. On ne saurait donner de nouveaux pouvoirs à des ducs ou barons susceptibles de s’opposer aux volontés du pouvoir central.

En attente de sa concrétisation en 2014, la loi de réforme des structures territoriales votée fin 2010 vise à la fin des régions. Les départements ont gagné. Simples regroupements d’élus départementaux, les conseils régionaux seront pléthoriques et impopulaires, la Bretagne passant pour sa part de 83 à 190 conseillers. Élus dans un cadre cantonal, ces conseillers se détacheront d’une institution invitée à ne plus financer que des opérations d’envergure régionale. Du coup, ils enverront siéger en région leur suppléante, parité oblige. Celles-ci entérineront les décisions parisiennes en matière de TGV, d’autoroutes ou d’aéroports pendant que leurs homologues masculins s’occuperont de maisons de retraite ou d’assistantes sociales. Les efforts pour empêcher les maires de villes de plus de 30.000 habitants ou les présidents de communautés de même dimension de cumuler cette fonction avec celle de conseiller territorial n’ont pas abouti, mais ils montrent bien la volonté de couper les régions de leur base urbaine. Comment prétendre faire de la prospective régionale en l’absence des principaux intéressés ? Dernier coup porté aux régions par les départements, ceux-ci ont obtenu que les conseillers communs soient payés pour l’essentiel sur les budgets des régions. Il ne faudra pas longtemps si rien ne s’y oppose pour assister à l’effondrement des régions.

Marginalisation des préfets de région et craintes de féodalisation expliquent la détérioration de l’idée régionale, mais il y a eu aussi l’effacement voulu des administrations de mission face aux administrations traditionnelles. Le Plan a disparu. La Datar un moment débaptisée a retrouvé son sigle, mais pour être mise sous l’autorité d’un fonctionnaire du ministère de l’intérieur et rattachée au ministère de l’agriculture. La France n’a plus de cerveau droit.

On subventionne le gigantisme

Les choses ne vont guère mieux sur le plan financier, et cela ne date pas d’hier. Les Parisiens sous l’Ancien régime étaient exonérés de la taille, avantage passé sous silence dans les manuels scolaires, plus disert sur les privilèges dont pouvaient jouir la noblesse, abritée derrière son impôt du sang, ou le clergé, en charge d’assistance, d’éducation et de santé. Aujourd’hui encore, nul ne se scandalise si les taux d’imposition dans la capitale sont parmi les plus faibles de France, ni si les contrôles fiscaux, confiés à des agents en fin de carrière, y sont plus légers qu’ailleurs. Paris a toujours su, en tant que capitale, faire payer à la nation la satisfaction des besoins de sa population.

Concernant la Bretagne, « le cœur de l’État n’y est pas » écrivait René Pléven en 1961 dans L’Avenir de la Bretagne. Jusque là Résident du gouvernement en Algérie, Paul Delouvrier en 1962 se trouve disponible. On lui promet un nouvel apanage. Il attend une région à problèmes, plus précisément la Bretagne. Il aura en charge le développement de l’Île-de-France.

Devenue simple affichage, la politique des métropoles initiée en 1964 n’a jamais joui d’une ligne budgétaire particulière. Rien de tel pour les villes nouvelles nichées en région parisienne. L’une d’elle manque-t-elle d’un théâtre, qu’à cela ne tienne, cet équipement sera intégralement financé par le ministère de la culture, sans un sou exigé de la ville, du département ou de la région. L’argent de l’État irrigue si facilement l’Île-de-France qu’un directeur régional francilien de la culture pouvait alors dire en son ministère : « Si l’un de mes projets se trouve en balance avec celui d’une autre région, retenez ce dernier. Ne vous inquiétez pas pour mon projet, de toutes façons il se fera. »

Toujours en 1964, soucieux d’équité territoriale dans la répartition du budget de l’Etat, le Plan aidé de l’Insee et des toutes nouvelles administrations régionales découpe le territoire en 202 bassins d’équipement collectif centrés sur des agglomérations ou constituant de petits ensembles tels l’estuaire de la Rance, le Trégor ou la Bretagne centrale. Des indicateurs de situation établis à cette échelle doivent guider la répartition des moyens de l’État tout au long du 5ème plan. Une thèse universitaire a porté sur l’application de ce dispositif. Sa diffusion fut interdite. La voracité de la capitale y ressortait trop. Quant au découpage en bassins d’équipement collectif, il fut rapidement torpillé par les différents ministères.

On fait grand cas du plan routier breton, né de craintes apparues à la fin de la guerre d’Algérie. Ce plan fut réalisé à moindre frais, avec une sous-couche de moins que la norme, la part de la région dans les dépenses nationales de voirie en rase campagne ne faisant que passer temporairement de 2,5% à 7% pour 5% de la population. Les économies faites en région Bretagne au titre du logement social, de l’enseignement ou de la voirie urbaine valaient bien cela. Au même moment, sans vergogne, un préfet d’Île-de-France pouvait se plaindre dans les colonnes du Figaro que sa région n’avait pas sa part des crédits régionalisés d’aéroport. Il oubliait seulement de préciser que les crédits des grands aéroports parisiens émargeaient d’une autre ligne budgétaire.

La répartition nationale des crédits du logement des années 80 tenait compte des accroissements communaux de population. Paris pouvait se vider dans les banlieues, la France payait. Côté diminution, on prétendait tenir compte du taux de logements réputés insalubres à travers la disparition du nombre de logements. Ainsi, Paris obtenait sur les deux tableaux Mais si des appartements disparaissaient du parc parisien, fussent-ils grand standing, c’est qu’ils étaient transformés en bureaux. Là aussi la France payait.

La moindre miette était bonne à prendre. Un fonds national de gestion de l’espace rural fut créé en 1995 par la loi Pasqua avec une dotation de 450 millions de francs la première année. Paris dépensait alors quatre fois plus pour ses jardins publics. Et bien Paris s’est débrouillé au titre de ses espaces forestiers – les bois de Boulogne et de Vincennes – pour piocher dans la dotation. Il fallait bien consolider la roche aux singes…

La répartition territoriale des 41 milliards d’euros de la Dotation Globale de Fonctionnement, dont 24 aux communes et à leurs groupements (chiffres de 2011) ne fait guère de bruit dans la presse. Aucun élu national n’est capable aujourd’hui d’en rendre compte tant ce système né en 1966 et depuis cent fois rapiécé et étonnamment complexe. Que d’anomalies cependant ! Pour la partie péréquation, on a pris soin de hiérarchiser le dispositif sans fournir aucune simulation aux élus nationaux. Il y aura péréquation entre riches et péréquation entre pauvres. De là quelques tricheries autour de 200.000 habitants. Mieux vaut partager avec Lyon ou Marseille qu’avec Cherbourg ou Lorient… Pour la partie liée à la population, l’on passe de 64 à 128 euros par tête selon que l’on vit dans une commune de moins de 500 ou de plus de 200.000 habitants. Tant pis pour les régions de petites communes où les besoins par habitant ne sont pas moindres. Pour creuser la différence, une dotation ville-centre a été imaginée à la dernière minute avec des critères tels que Vannes et Quimper en ont longtemps été exclues. Ces villes souffraient de ne pas rassembler 10% de la population de leur département. En fin de course, c’est naturellement l’Île-de-France qui, avec la Corse respectée pour d’autres raisons, tire le gros lot.

Il est aujourd’hui impossible de connaître ce que l’État dépense dans l’intérêt des populations locales ou régionales, santé, routes, logement, éducation,… Les clés de répartition utilisées dans les ministères sont bien celées : il n’y en aurait plus. La publication annuelle par la Datar des budgets régionalisés a été abandonnée. Nul ne doit plus pouvoir regarder dans l’assiette du voisin.

On ne peut reprocher aux élus parisiens de vouloir le bonheur de leurs électeurs, mais cela doit-il se faire aux dépens des provinces ? Des présidents d’université parlent d’aller chercher à la sortie des lycées bretons les meilleurs bacheliers pour valoriser leurs établissements. L’institut d’aménagement et d’urbanisme d’Île-de-France, se voulant aussi développeur, recense les établissements provinciaux dépendant d’un siège parisien avec la pensée de les attirer sur ses terres. Loyalement, des professeurs d’université parisiens, Laurent Davezies ou Rémy Prudhomme, apportent leur caution intellectuelle à cette stratégie de croissance, et n’oublions pas en 2010 le livre dirigé par Jacques Attali, Paris et la mer, où seul le rôle national du Havre est cité, à l’exclusion de Nantes, Bordeaux ou Marseille.

Dans La république et ses territoires, Laurent Davezies distingue avec justesse en 2008 les contrées vivant d’une économie purement résidentielle et celles ayant charge de tirer les marrons du feu. On ne saurait cependant en conclure que les premières vivent aux dépens des secondes. Autant dire qu’un retraité rentré au pays exploite l’actif qu’il fut sous d’autres cieux. Produire et consommer sont deux temps. Les retraités, les estivants, les touristes, les migrants quotidiens ou hebdomadaires peuvent dépenser de l’argent et faire vivre des territoires accueillants aux ménages sans l’être pour les entreprises. Savoir où développer les productions est une autre question.

Sur ce dernier sujet Laurent Davezies s’agace avec raison de la mise en avant d’un droit au développement ou d’un droit aux services comme principale inspiration des politiques d’aménagement du territoire. N’a-t-on pas vu au nom d’une égalité prétendument républicaine les cantons de Pontivy et Loudéac exclus des aides à l’implantation en Bretagne centrale car y souffrant moins de l’exode ? « Avant d’opérer le malade, on commence par lui retirer le cœur et les poumons » avait plaisanté à ce sujet un cadre de la DDE des Côtes-d’Armor. L’administration n’a pas à fausser les choix des investisseurs par des aides ainsi distribuées. Il faut laisser les agents économiques décider des localisations les plus efficaces et Laurent Davezies dénonce avec raison la pratique des agréments exigés pour implanter certaines activités en région parisienne. Cette règle ne vaut cependant que si joue la vérité des coûts collectifs. Une vérité faussée si l’État compense artificiellement les coûts provoqués par la croissance démesurée du pôle parisien.

Que le développement ne puisse se passer de pôles ne fait aucun doute, mais pourquoi le limiter avec Laurent Davezies à Paris et à la vallée du Rhône ? « Il faut se réjouir du succès actuel de villes comme Toulouse, Nantes ou Rennes. Mais est-ce bien prudent d’imaginer opérer un changement d’attelage, en pleine compétition mondiale, entre les chevaux de trait que constituent nos grandes métropoles et les quelques poneys que constituent ces villes ? »

Rémy Prudhomme était sur la même longueur d’onde les 14 et 15 mars 1993 dans Le Monde à propos de la surproductivité affichée de l’agglomération parisienne : les Parisiens n’étant « ni plus intelligents, ni plus travailleurs que les autres Français », leur surproductivité tiendrait à l’accumulation en un seul site de 18% de la population française. C’est ignorer le drainage séculaire des intelligences opéré par Paris. Les tests d’aptitude de l’armée le montrent à qui y a accès, les régions les plus anciennement scolarisées et les plus proches de Paris sont aujourd’hui les moins performantes intellectuellement. La carte départementale de l’échec scolaire publiée dans l’atlas de l’éducation témoigne aussi des effets de ce long drainage des intelligences. Ces dernières années, la Bretagne a perdu la moitié de ses jeunes diplômés d’études supérieures. La productivité parisienne trouve là une partie de son explication.

C’est ignorer également que les salaires que se versent les cadres Parisiens peuvent tenir davantage à leur pouvoir qu’à leur productivité, une variable dont la mesure n’a rien d’évident. Côté public, en y incluant les nombreuses associations subventionnées échappant à l’économie marchande, comment parvenir à mesurer la production et donc la productivité des agents ? En notant tout simplement les coûts de fonctionnement et donc les salaires versés. Les agents sont réputés productifs parce qu’ils sont payés et ils le sont davantage pour ce qu’ils sont que pour ce qu’ils font. Leur activité n’est pas forcément inutile ou nuisible, mais ils se donnent pour une bonne part du travail les uns aux autres sans que la société n’en soit vraiment affectée. Que de placards dorés dans les ministères ! Côté privé, l’estimation de la production des sièges sociaux, fort nombreux en région parisienne, souffre des mêmes biais. Voici une imprimerie. En province, 200 professionnels payés 200 avec un capital de 200. A Paris, 50 administratifs payés 200 avec un capital de 50 – immeuble, ordinateurs et voitures de fonction. Soit 600 la production de l’entreprise. Comment la ventiler entre la province et Paris ? Par convention, l’on va prendre comme clé les salaires distribués, d’où 300 pour l’imprimerie proprement dite et 300 pour le siège. Faisons les comptes. Productivité de la main d’œuvre : province 1,5 / Paris 6. Productivité du capital : province 1,5 / Paris 6. Le Parisien semble produire quatre fois plus. En cas de difficultés néanmoins, n’en déplaise à Rémy Prud’homme, c’est le siège qui sera dégraissé.

A quoi bon, ajouterons nous enfin, une éventuelle surproductivité parisienne, si c’est pour perdre son temps en transports, payer des loyers exorbitants et affronter chaque fin de semaine l’horreur des départs en week-end ? Bien des Parisiens interrogés déclarent qu’ils préféreraient vivre à la campagne, fut-ce en gagnant moins. Voici vingt ans Waterman s’offrait à Nantes, pour un an de loyer parisien, un nouveau siège social. Ses cadres moins stressés y sont plus productifs et participent à la vie locale, ce qu’ils ne faisaient guère à Paris. Où serait la perte pour l’économie française ? Ce n’est pas en accumulant les hommes là où il est le plus coûteux de les satisfaire et là où l’on y arrive le moins bien que l’on assurera la compétitivité internationale de la France. Au lieu de comparer des productivités régionales calculées de façon incertaine, le professeur Rémy Prudhomme et ses émules feraient mieux de songer aux comparaisons internationales. La Suisse, l’Allemagne ou les États-Unis n’ont jamais mis tous leurs œufs dans le même panier. Ces nations sont-elles moins efficaces pour autant ?

Une nation qui se développe doit créer de nouveaux pôles si elle ne veut pas périr de congestion cérébrale ; les coûts permettant d’en repousser l’échéance deviennent en effet de plus en plus insupportables. Une métropole de dimension optimale ne cesse pas spontanément de croître. C’est même en cet instant qu’elle est par définition la plus attirante, nulle main invisible ne venant tempérer sa croissance. Celle-ci ne cessera que par une asphyxie qu’il s’agit de repousser à grands frais. De là le Grand Paris. De là la vaste entente interrégionale érigée en groupe de pression chargé d’obtenir des autorités françaises et communautaires les moyens nécessaires. De là enfin l’extraordinaire rapt fait sur les ressources de la nation à travers la loi de finances pour 2011 votée innocemment par une Assemblée laissée dans l’ignorance de ses aspects territoriaux et débusqué par des équipes rennaises. Premier acte, le remplacement de la taxe professionnelle par une contribution assise sur une valeur ajoutée des entreprises nominalement concentrée en Île-de-France. Il offre à cette région une part accrue des ressources issues du monde des entreprises, au détriment des autres régions. Second acte, pour éviter qu’un tel enrichissement puisse conduire à accroître les transferts de l’Île-de-France vers les autres régions au titre d’une péréquation qui n’est en réalité qu’une régulation des effets pervers de la réforme de la taxe professionnelle, l’indicateur de richesse fiscale des régions a été modifié. Il plaçait, avant 2011, l’Île-de-France en tête des régions avec un indice de 142. Elle va descendre sous la moyenne avec un indice de 98, échappant de la sorte à la contribution au fonds de péréquation. La province s’appauvrira au profit de l’Île-de-France. Vu l’état des finances nationales, il faut bien trouver de nouvelles ressources pour le Grand Paris. Affaire à suivre…

En l’absence de régulation spontanée de la dimension des pôles de développement, il n’est pas d’autre solution que l’émergence acceptée ou planifiée de pôles concurrents. C’est très explicitement ce que voulut faire la 5ème République en lançant en 1963 le projet de liaison Rhin-Rhône. Sa rentabilité pour le transport de marchandise ne dépassait pas 1%, mais il fallait alors créer de nouveaux lieux de concentration pour éviter aux métropoles notamment parisienne une croissance trop démesurée. Nul ne s’est avisé à l’époque que la façade atlantique pouvait porter un tel projet à moindre coût.

La France doit s’interroger sur le nombre souhaitable de ses métropoles, sur la forme unitaire ou fédérale de son Etat, sur la dimension optimale de ses régions. La Grande-Bretagne, l’Espagne, l’Italie ou l’Allemagne sont poly-métropolitaines. Dans la compétition mondiale, des Etats plus petits que la France parviennent à tirer parfaitement leur épingle du jeu. L’histoire nous a mis dans des rails unitaires. De là l’étouffement des métropoles provinciales mené avec une belle constance par la haute administration. Mais il n’en a pas été toujours ainsi. Dans une Europe désormais pacifiée, l’on doit penser autrement. Nantes, Rennes ou Toulouse ne sont « poneys » que parce que Paris l’a voulu, et cela aux dépens du rayonnement français. La France retrouvera-t-elle un jour son cerveau droit ?

Post-scriptum ? Encart ?

Le mouvement breton allié objectif de ses adversaires

Par une réaction mimétique profondément mystérieuse, le mouvement breton a toujours renforcé le courant centralisateur parisien face au courant décentralisateur.

Lors du référendum de 1969 sur la régionalisation, alors que les envoyés de la Datar venus annoncer la nouvelle orientation au préfet de région pouvaient dire en découvrant les tracts du mouvement breton ramassés place des Lices « Ils vont avoir satisfaction », le dit mouvement prône le Non au référendum, se privant de pouvoir utiliser le Oui du peuple breton pour obtenir ce que le peuple français avait refusé par son Non.

Alors que le conseil général de Loire-Atlantique souhaitait le 22 juin 2001 une réunification des « cinq départements bretons, associés aux départements voisins qui le souhaiteraient, dans une grande région », le mouvement breton depuis dix ans a pris pour cible la constitution de cette grande région seule capable de peser face au Grand Paris, renforçant ainsi objectivement le camp de ceux qui ne veulent rien bouger. Ce mouvement croit-il vraiment que les gens de Laval ou La-Roche-sur-Yon accepteront de passer par Paris ou Le Mans pour rejoindre en train leur nouveau chef-lieu de région ? Croit-il vraiment que les villes de Rennes et Nantes visée au premier chef accepteront de perdre 4000 emplois au profit d’Orléans et Poitiers parce que l’aire administrée par ces deux villes passerait de neuf à cinq départements ? Veulent-ils vraiment voir le Grand Paris atteindre Fougères et Clisson ? Jean-Marc Ayrault a dit qu’il ne voulait pas d’une Bretagne étriquée. Le mouvement breton apparemment si.

En déposant en 2010 à Bruxelles un recours en manquement contre l’Etat français, le mouvement breton s’est enfin tiré une balle dans le pied. Il aurait eu l’unanimité des Bretons avec lui s’il s’était battu pour faire venir en Bretagne plutôt qu’à Marseille, Lille ou Nancy la partie occidentale des musées des arts et traditions populaires ou des plans-relief ou la moitié de l’institut national d‘archéologie préventive. Ce recours en manquement qui n’intéresse personne en Bretagne ne peut que donner à Paris des arguments contre le courant décentralisateur : « De toutes façons, ils ne vous serons jamais reconnaissants. »

L’État français est divisé. Le transformer en monolithe acharné à la perte de la Bretagne, c’est refuser le moindre appui à ceux qui souhaitent entraîner la France dans la bonne direction. Le mouvement breton craint-il que des gestes favorables à ses idées le prive de sa joie d’aboyer ?

Loeiz LAURENT

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