Yves Lebahy, Les géographes de Bretagne
L’annonce faite le 7 Juin 2026 par le leader de La France Insoumise, Jean Luc Mélenchon, de réorganiser la France en grandes « éco régions » fondées sur les 4 grands bassins fluviaux, subdivisées en 24 sous-bassins, agite l’opinion. Il en ferait un axe majeur de réorganisation du territoire national et de son aménagement.
Cette vision « d’éco région », d’apparence nouvelle, pourtant interpelle et mérite une analyse approfondie tant en matière de définition, d’origine que d’attentes en termes politiques. Car, avec la crise climatique que nous vivons, le terme peut paraitre dans l’air du temps, un peu racoleur même, et interpelle le citoyen. Pour ce dernier, la mutation environnementale devient enfin une évidence après 40 années d’impréparation et de communications minimisées. Les températures s’emballent, la ressource en eau se raréfie, le niveau de la mer monte et tout cela plus vite que prévu si l’on en reste aux communications gouvernementales et même aux prédictions contenues du GIEC. Bref pour le commun des mortels, la question écologique est désormais entrée dans ses raisonnements, le mot est porteur …et pourquoi ne pas envisager le futur en prenant en compte cette évidence environnementale afin de gérer notre avenir. Aussi la proposition de réorganiser le territoire national en régions fondées sur cette donnée naturelle élémentaire peut d’emblée paraitre une évidence.
La proposition de régions hydrographiques, une idée ancienne :
Sauf que cette approche n’est pas nouvelle et rappelle de très vieux débats. En effet, sous l’Ancien Régime, la volonté royale de réformer l’organisation administrative de la France pour la simplifier et unifier les provinces, pensait déjà organiser le territoire d’une manière plus rationnelle, plus cartésienne afin d’effacer l’ancien monde, lourd de maints héritages. Dans le débat sur cette réorganisation, deux options furent envisagées dans la seconde moitié du XVIIIème siècle.
La première proposition, émanant des travaux de Philippe Buache (1700-1773), géographe officiel du roi Louis XV, à l’origine du concept de « bassin versant » d’un fleuve, parut dans un premier temps l’emporter. Les savants de l’époque s’en emparèrent, découpant la planète, traçant partout sur le globe les lignes de partage des eaux. Buache voyait dans ce découpage le « squelette qui charpentait le monde ». Cette idée scientifique nouvelle eut un succès tel que les géographes en firent une réflexion essentielle du découpage régional. A une époque où tracer des frontières devenait une obsession politique visant à affirmer le pouvoir des rois, tracer des lignes de séparations nettes pour remplacer des marches, trop souvent ambigües, apparaissait comme une nécessité. S’appuyant sur les lignes de crêtes et les montagnes, les contours de bassin, les cours des rivières, cette solution offrait l’apparence d’une rationalité toute nouvelle. Mieux, elle s’affranchissait de l’histoire des hommes. Elle faisait des empilements hérités de plus d’un millénaire d’institutions étatiques qu’étaient les paroisses, diocèses et évêchés, les baillages, Pays et États, les juridictions de toute nature, des découpages obsolescents inaptes à la gestion d’un État moderne (plus de 80 niveaux de découpages différents du royaume) ! Mieux à l’époque où le transport par voie d’eau était encore privilégié, toute une organisation urbaine s’était, au fil du temps, constituée sur la base de ces réseaux hydrographiques, valorisant les seuils, les confluences, les estuaires. Telle était la géographie urbaine de la France de l’époque, toujours inscrite dans l’organisation actuelle de nos territoires. Cette option, défendue jusqu’à la Révolution française par le savant Georges Cuvier, Président du Conseil Royal de l’Université, fut portée à l’Assemblée constituante en 1790 par Mirabeau lors des débats sur la constitution des départements. Elle offrait alors les fondements d’un état qui, par ce découpage d’apparence rationnel, jetait aux oubliettes les héritages de l’Ancien Régime.
Si cette option ne fut pas retenue c’est qu’une seconde plus théorique et plus cartésienne encore, s’appuyant sur la logique du chiffre 9, lui fut privilégiée. Elle fut présentée au roi en 1780 par le Duc de Hesselm. Elle découpait le royaume de France en un jeu de circonscriptions emboîtées partant de la pièce, un carré de 9 toises de côté égal à un journal de terre, pour aller à la région en passant par le ban, le canton, le territoire, le district, la contrée. L’histoire est désormais connue et c’est ce modèle qui remporta les suffrages lors de la Révolution. Il orienta le découpage des futurs départements, ceux que nous connaissons. Elle répondait mieux encore au souci d’effacer les particularismes régionaux et d’unifier le Pays. Il s’agissait de construire « l’homme nouveau », détaché de son passé : un Citoyen français, vierge de tout héritage.
Reste que cette idée de bassins versants n’est donc en rien nouvelle. Elle relève d’ailleurs plus de l’hydrographie que de l’hydrologie comme évoqué, simple question de définition des termes. Et dans son approche actuelle qui se présente sous des raisons écologiques, elle porte bien en elle, comme sous la Révolution, cette même volonté de casser toute émergence de particularisme sur les territoires de la République. A un moment où l’État français est confronté sur ses périphéries à une résurgence de mouvements identitaires, résultant de son centralisme exacerbé et de son incurie financière, il ne faut pas être dupe. Derrière cette approche « d’éco région » revient cette volonté de casser les forces centrifuges à l’œuvre, de recontrôler la Nation. Mélenchon, en bon héritier des principes révolutionnaires, en reprend les recettes.
Son initiative récente vise, certes, à remplacer les 14 régions françaises issues du découpage catastrophique de 2015. On peut l’admettre. Mais lorsque la députée Claire Lejeune (LFI), affinant l’idée, écrit clairement que « les fleuves, les rivières, les affluents déterminent des formes de paysages et des géologies spécifiques…mais aussi différents types d’organisation de l’activité et de l’installation humaine », on a du mal à prendre au sérieux la chose. Ce propos, d’un déterminisme éculé, ne convainc pas. Qui plus est, il est géographiquement et profondément inexact. Aucun rapport sérieux n’existe entre ces éléments cités et le projet de découpage. Il est clair que derrière cette proposition.de J.L. Mélenchon se cache bien une volonté de gommer toute différence ethnique, tout héritage culturel et humain, et une volonté claire de réunifier le pays. La géographie des professeurs a affiné l’existence des différentes régions constitutives de notre territoire national en fonction d’individualités géologiques, hydrographiques certes mais aussi climatiques, démographiques, économiques, historiques, géopolitiques, dans une complexité qu’on ne peut limiter au simple tracé des bassins versants ; ne lui en déplaise. Son approche réductrice cache mal ses intentions.
Mais est-ce le seul problème que pose cette idée « d’écorégion » ?
Un concept « d’éco région » bien problématique :
Ces mots à la mode « d’éco » et de « bio », aujourd’hui usités dans maints concepts à la mode, d’apparence nouvelle pour le néophyte, sont problématiques pour le géographe que je suis et je ne suis pas le seul à le penser et l’écrire. Le géographe Philippe Pelletier en a fait une analyse épistémologique méthodique, savante et subtile, publiée récemment1. Aussi nous faut-il aborder ces notions avec énormément de précautions même si elles sont à la mode et se diffusent largement actuellement, dans un hégémonisme culturel problématique. Revenons donc d’abord à la définition couramment usitée pour définir ce concept « d’écorégion ».
Une « écorégion » ou « région écologique » selon la définition serait considérée comme une zone géographique assez large, se distinguant par le caractère unique de sa géomorphologie, de sa géologie, de son climat, de ses sols, de sa ressource en eau, de sa faune et de sa flore. C’est avant tout une définition biologique et géologique qui, comme trop souvent en écologie, fait abstraction du fait humain. Ce concept s’appuie sur le « bio régionalisme » issu des travaux d’Alberto Magnaghi2 et les théories antispécistes de Berg et Dasmann de 1977. On y retrouve aussi le rôle de Robert Thayer (2002) qui définit la « « bio région comme un ensemble de caractéristiques particulières capables d’accueillir des communautés humaines sur le plan naturel ».
Cette lecture purement scientifique est réductrice, faisant abstraction de l’Homme, des sociétés humaines, de leurs capacités à s’adapter aux contraintes naturelles, ce que Fernand Braudel qualifiait d’œuvre du « génie humain »3. Comme toute approche écologiste, elle s’appuie sur les écosystèmes. Diffusée en Europe via le WWF (Fond mondial pour la Nature), la Commission de Coopération Environnementale d’Amérique du Nord, la DMEER, la National Ocean and Atmospheric Administration, The Nature Conservancy -2008- et l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature), elle est marquée par les évolutions de la pensée d’un monde anglosaxon (nord-américain principalement), où le déisme idolâtre d’une nature sauvage et vierge s’impose comme un mythe dictant les conduites. Les influences religieuses (protestantes et évangélistes) n’y sont donc pas absentes et ce dès les origines de l’écologie, considérant d’emblée l’Homme comme un perturbateur et l’excluant donc de toute analyse.
Nous sommes donc bien éloignés de la tradition d’analyse humaine centrée sur l’Homme que la culture européenne a longtemps développée et valorisée. Certes un homme terriblement destructeur mais qui, à l’inverse d’autres espèces animales peut sembler supérieur en raison de ses capacités nouménales lui permettant d’anticiper le résultat de ses actes. En cela il se trouve doté d‘un sens de la responsabilité. Cette lecture beaucoup plus auto-centrée peut choquer mais elle est aussi plus ouverte que la lecture écologique anglosaxonne et conçoit que seule une approche holistique, c’est-à-dire globale, permet de comprendre les phénomènes s’exprimant sur Terre, crise climatique inclue. En cela l’analyse géosystémique des géographes s’avère bien plus complexe et supérieure4. Aussi, voir des représentants politiques français, se présentant de gauche, tomber dans les arcanes d’une lecture écologique réductrice et conservatrice, est proprement sidérant. Réelle inculture. Nous ne sommes pas là pour nous donner des verges afin de nous battre ; l’enjeu de la crise climatique est ailleurs : il repose sur la capacité des hommes et des sociétés humaines à s’adapter aux nouvelles contraintes qui s’imposent désormais à eux et, bien qu’ils soient à l’origine des dérèglements naturels, à en réduire les effets par leurs choix de vie et leurs aménagements.
La réponse aux problèmes issus de la crise climatique présente ne se trouve donc pas dans un énième découpage territorial, qui plus est réduit à sa seule dimension physique. Seule une mobilisation des populations face aux contraintes nouvelles peut résoudre le problème dans cette approche holistique la plus large et la plus complexe, chère à Edgar Morin ou Jean Dresch.
La seule réponse à l’adaptation climatique se trouve dans la cohésion des sociétés
Seules des sociétés cohérentes et solidaires socialement et politiquement, ancrées dans leur territoire économique et culturel, s’avèrent aptes à résoudre ces enjeux vitaux d’adaptation aux effets de la crise climatique. A quelles échelles spatiales cela est-il possible ? A quelles conditions ? Voilà des années (depuis 2003 au moins) que je professe et écris ce qui suit.
La réponse se trouve dans le concept de « Gestion intégrée » des territoires, officialisé dans le chapitre 17 de l’Agenda 21 issu des travaux de la conférence de Rio (1992), puis reprise depuis à l’échelle de l’Union Européenne. Cette notion, peu connue du public, doit pourtant être considérée comme le seul moyen d’action apte à mettre en œuvre un développement équilibré et soutenable d’un territoire, tentant de réaliser une coviabilité entre activités, comportements et modes d’occupation humains. Cette intégration est multiple, relevant de plusieurs domaines et traduit des intérêts évidents. En quoi ?
– Car elle est d’abord spatiale, prenant en compte la spécificité des divers milieux naturels d’un territoire donné. En Bretagne, l’interface particulière des espaces terrestres et maritimes, leurs interdépendances constituent un atout exceptionnel à condition de les préserver ce qui soulève les problématiques de l’eau (vitesse d’écoulement des eaux continentales, qualité de celles-ci, impact sur les eaux marines bordières). Dans une vision globale, on ne peut séparer l’écosystème de l’anthroposystème ou du socio écosystème centré sur l’homme. La réponse est seule dans le géosystème, c’est-à-dire dans l’intégration de toutes les composantes de vie, physiques et humaines (Cf : Sotchava, 19635).
– Elle est également temporelle, S’appuyant sur un patrimoine et une culture riche de ses héritages. Se projetant dans l’avenir (via un projet de société) dans une logique de continuité et non de rupture, elle ne peut être qu’évolutive pour tenir compte des modifications sociales et environnementales (ex : reconquête de la qualité des eaux, de leur disponibilité, préservation du linéaire côtier…)
-Elle relève d’une philosophique, la « géosophie », c’est-à-dire un usage précautionneux et plein d’humilité des ressources terrestres qui le plus souvent sont épuisables. « De la préhistoire à nos jours, les milieux naturels ont été l’objet de prélèvements sans restitution, soit parce que c’était impossible, soit parce que les hommes n’étaient pas conscients de la nécessité de les reconstituer, confiants qu’ils étaient en une nature généreuse, inépuisable au regard de leur faible nombre et de la modicité des quantités extraites. » comme l’écrivait en 1989 le géographe Philippe Pinchemel dans son ouvrage La Face de la Terre6– Cette dernière doit donc, concomitamment, aménager et préserver les ressources, le patrimoine naturel tout en pérennisant les activités économiques et les tissus sociaux dépendants directement de la spécificité des milieux .
– Mais pour être conduite, elle implique une nouvelle méthode de gestion qui associe tous les acteurs d’un territoire afin d’intégrer au mieux l’action à la connaissance intime du territoire : celle des scientifiques qui observent, étudient, évaluent les évolutions ; celle des décideurs et des usagers qui y vivent, le gèrent et l’aménagent, le connaissent de manière intime.
– Elle nécessite donc une nouvelle approche de la politique, impliquant un travail en commun des acteurs, des structures de pouvoir, reposant sur la concertation (une construction en commun de la décision laquelle ne doit plus être descendante), une attitude d’auto responsabilité et des procédures contractuelles. Une telle approche de gestion peut se faire sur n’importe quel territoire dès lors qu’il implique cette communauté d’intérêts, ce qui en limite la taille.
– Aussi, spatialement, seuls les territoires présentant une cohérence socio-économique et culturelle sont aptes à conduire une telle gestion communautaire. Or, ce ne peut donc qu’être que des territoires de taille limitée pour conserver cette mise en synergie des forces vives d’une société et la cohérence d’action et d’intérêts : les Communes sont le premier maillon, mais ce rôle d’action incombe surtout aux Pays ou espaces équivalents, la Région devenant le chef d’orchestre des actions entre ces entités. Et seules ces cellules spatiales seront aptes à devenir de véritables « éco région ». Au-delà sur le plan spatial, la décision ne peut que devenir descendante donc grevant les mesures d’adaptation en raison de leur lenteur à réagir et de leur méconnaissance spécifique du terrain.
Tout cela constitue un vrai programme de démocratie territoriale auquel il faut aujourd’hui sensibiliser les populations et leurs représentants, seul moyen de résoudre le problème d’adaptation de nos sociétés aux bouleversements climatiques
L’inadaptation de la Bretagne à cette logique des bassins hydrographiques comme « éco régions »
Indépendamment de cette lecture dirigiste et descendante proposée comme moyen d’adapter nos territoires à la crise climatique, cette lecture par bassin versant avoue très vite ses limites sur le terrain, dans le cas de la Bretagne particulièrement. Cela voudrait dire que nous adaptions nos évolutions aux dynamiques hydriques de ces seuls 4 grands bassins qui charpentent le territoire national, en ce qui nous concerne le bassin Loire Bretagne. Si cette vision dirigiste peut à la rigueur s’appliquer à cette échelle, elle se prive de toute cette intimité et responsabilité que seuls des territoires plus limités peuvent mobiliser pour agir. Mais surtout, la réalité spatiale perturbe cette belle lecture théorique.
Car en Bretagne, péninsule s’avançant dans l’océan, ce qui prime d’abord en matière hydrologique, c’est d’abord l’état de la mer, directement dépendant de nos actions à terre, impacté par de nombreuses pollutions et impliquant de gérer la ressource en eau , de la mer en remontant vers la source. Et retenir cette option proposée, ne résoudrait pas tout le problème. Car la Bretagne est un territoire complexe sur le plan hydrographique, n’offrant guère de réserves hydriques dans ses sols granitiques. Ici, 80% de pluies tombées rejoignent en moins de 3 jours la mer. Ici, peu de grands fleuves, hormis la Loire qui l’effleure mais impacte profondément son littoral sud. Le réseau hydrographique breton se distingue par l’existence de 4 autres systèmes bien distincts avec leurs caractéristiques propres selon les secteurs géographiques. L’essentiel de la ressource en eau provient de la zone centrale plus élevée (Monts d’Arrée et Montagne Noire) pour ensuite s’écouler à la mer dans des bassins bien différents de nature. La côte Nord-Ouest se caractérise par de petits fleuves côtiers rapides aux bassins limités qui coïncident à peu de chose près aux Pays, aux Communautés d’agglomération et aux nombreux Schémas de cohérence (SCoTs) des villes ports s’égrenant sur la côte. Ici la notion d’éco région peut prendre tout son sens, localement, mais son origine est tout autant historique que physique. Mais pour le reste du territoire, c’est moins le cas. Au Nord-Est, cette belle cohérence s’estompe, les fleuves côtiers en provenance des rebords nord du synclinorium médian s’avèrent moins nombreux, plus courts et plus lents, irriguant des bassins plus disparates et moins en adéquation avec l’organisation humaine sauf dans le cas de la Rance. Sur la côte Sud, le problème est plus complexe encore car les fleuves côtiers (Aulne, Elorn, Scorff et Ellé, Blavet) ont un parcours plus long, couvrant des bassins étendus n’offrant pas la même cohérence d’organisation humaine et surtout alimentant la plaine côtière littorale très densément peuplée (1/3 de la population bretonne y réside). Celle-ci devient alors plus complexe, couvrant plusieurs Pays. Quant au grand bassin de la Vilaine, le seul sédimentaire, il dépend pour son approvisionnement des reliefs du Mené et de ceux situés aux confins de la Mayenne. C’est le seul à posséder des réserves aquifères mais il doit supporter actuellement le poids de la métropole rennaise qui les pompe. Quant à la portion de la Loire irriguant de sud de la Bretagne, elle n’est en fait que l’estuaire d’un fleuve qui, après un long cours à travers le centre du pays s’englue dans ses sables et un lit majeur très large, s’évanouit en grand partie en arrivant en Bretagne, Son cours en aval de St Florent le Vieil n’est en fait qu’un estuaire soumis à la marée mais qui rejette les pollutions du grand bassin de la Loire. Aussi cette agence de gestion hydrographique Loire-Bretagne n’a guère de pertinence dans la gestion des eaux bretonnes, hormis sur la question des eaux maritimes bordières du littoral sud, fortement impactées par les rejets de ce fleuve.
Pour assurer leurs approvisionnements en eau les différentes communautés de Bretagne n’ont donc pas attendu la mise en place de ces agences de bassin. Très tôt (dès a fin du XIXème siècle), elles ont développé d’immenses réseaux d’interconnexion. Mais aujourd’hui ces réseaux avouent un peu leurs limites face à l’urbanisation de certains secteurs : littoral, métropoles de Rennes et Nantes. On peut toujours concevoir des solidarités entre territoires, multiplier les réseaux entre le centre ouest arrosé et ces espaces densément peuplés mais ils avouent leurs limites et les atteindront rapidement quand la partie orientale de la Région aura à supporter des précipitations inférieures à 400mm/an ce que prédisent les travaux du GIEC.
Ce sont donc bien des questions de fonds qui se trouvent posées à la société bretonne, lesquelles supposent une responsabilisation croissante des populations face à leur consommation, à la préservation et la conservation au plus près de cette ressource : ralentissement systématique de l’écoulement des eaux de pluie, lutte contre l’imperméabilisation des sols, reconstitution expresse du réseau bocager, meilleure répartition des populations sur le territoire, donc limitation des concentrations humaines et urbaines. C’est tout notre modèle actuel de développement et d’aménagement qui se trouve remis en cause. Autrefois caractérisée par son habitat dispersé, la Bretagne doit retrouver cette caractéristique culturelle qui seule permettra de résoudre en partie le problème de l’approvisionnement en eau de toutes sa population.
Ne rêvons pas de solidarités et interconnexions nouvelles qui repousseront le problème. La réponse technicienne à laquelle nous sommes habitués devient caduque. C’est tout un mode de vie qu’il nous faut repenser, quitte à concevoir de nouvelles manières d’occuper l’intégralité de notre territoire afin d’y exercer des pressions anthropiques moindres. Vaste révolution culturelle, à rebours des évolutions du dernier siècle, que les agences de bassin seules ne pourront résoudre. La question repose avant tout sur la prise de conscience de l’enjeu par nos communautés, au plus près du terrain, dans une responsabilité désormais assumée. C’est cela la géosophie, c’est cela la démocratie territoriale. Notre société ne survivra, ne conservera son identité et sa cohérence que si elle se montre capable d’un tel comportement.
YL, le 11 juillet 2026
1 PELLETIER Philippe, Écologie et Géographie, une histoire tumultueuse, Éditions du CNRS, 2022.
2 MAGNAGHI Alberto, La biorégion urbaine. Petit traité sur le territoire Bien commun, Eterotopia Avril 2014.
3 BRAUDEL Fernand, L’identité de la France, Arthaud-Flammarion, Champ histoire, nov. 1986, rééd. 2009.
4 LEBAHY Yves, « La confrontation de l’analyse géographique à l’écologie et aux écologismes – les apports de l’épistémologie » dans Regards de Géographes : la spécificité de l’analyse géographique, Géographes de Bretagne, cahier n° 3, 2012.
5 SOTCHAWA.V.B., Introduction à la science des géosystèmes, Nauka (Sib. Otd), Novosibirsk, 1978.
Cité dans : ROUGERIE Gabriel, et BEROUTCHACHAVILI Nicolas, Géosystèmes et Paysages, Bilan et Méthodes, Armand Colin, U Géographie, 1991.
6 PINCHEMEL Philippe et Geneviève, La Face de la Terre, Éléments de géographie, Armand Colin, 1989.




Les 4 systèmes hydrologiques de la Bretagne (source (DIREN/DREAL Bretagne/OEB). La comparaison des cartes précédentes démontre que seul sur le secteur Léon Trégor il y a interférences entre bassins versants et découpages de gestion. Ailleurs, l’inadéquation est la règle.