Géographes de Bretagne
Douaronourien e Breizh - Jeyografes de Bertaeyn

Le littoral : préservation et reconquête

Par excellence, la Bretagne par sa forme péninsulaire et le découpé extraordinaire de son littoral sur plus de 2000 kilomètres, est une région maritime. Ceci marque profondément son identité. Une identité multiple qui se décline à plusieurs niveaux : économie et occupation humaine d’un côté, paysages et espaces naturels de l’autre…

Ce territoire littoral est tout naturellement à la fois le plus rare et le plus attirant de notre région. Le plus rare car il peut parfois se réduire, du mois en termes de paysage et d’espace à seulement quelques centaines de mètres dans son contact direct terre/mer, là où ce contact se limite parfois seulement à la falaise et à l’étroite bande de terrain qui remonte jusqu’à la ligne de crête. C’est aussi un espace convoité, soumis aux plus fortes pressions : économiques, immobilières, démographiques…

L’enjeu du littoral breton est donc, à tous égards, considérable. Nous n’aborderons, vis-à-vis des multiples facettes qui composent le littoral que l’enjeu représenté par le maintien d’un vrai tiers naturel, c’est-à-dire d’une coupure d’urbanisation, d’un espace sans constructions, voire « sauvage », d’un espace de découverte, de rêve et de respiration. C’est une question de sensibilité, de finalité quant à notre propre qualité de vie, une question d’image, d’équilibre, d’aménagement et de développement durables.

Ceci nous amène tout d’abord à un constat. Celui lié à une bande côtière qui, dans son ciselé très fin, se déroule, nous le rappelions, sur plus de 2000 km. Prodigieux héritage naturel d’une variété infinie, tant dans sa géologie (granits de toutes les plus belles variétés, schistes aux teintes bleu argent, sables dorés) que dans sa morphologie (falaises basses, hautes, vertigineuses, lagunes, marais, dunes), sans oublier son découpé tout à fait extraordinaire composé de caps, de pointes, de presqu’îles, de baies, de rias, de rades, de golfes, d’estuaires, de rivières maritimes. Rien ne semble y manquer, pas même de ces « petites Bretagnes d’outre-mer » composées d’îles multiples et magiciennes.

Mais cet héritage nous conduit à faire un état des lieux face à l’action humaine. Longtemps, celle-ci a su préserver l’essentiel des paysages littoraux et même à y insérer, ce ne sont que des exemples, des ports minuscules ou bien plus grands qui ont valorisé les côtes bretonnes. Plus récemment, on a même su, pour l’essentiel, préserver le littoral d’un bétonnage fait d’immeubles, tours ou barres, qui défigurent aujourd’hui la Côte d’Azur et bien d’autres espaces maritimes. En revanche, on n’a guère évité un éclatement considérable de l’urbanisation composée de ces multiples pavillons dispersés sur le littoral, parfois même très près de la mer, voire « les pieds dans l’eau ». C’est cette forme de dilatation de l’habitat dans des sites naturels longtemps vierges –on l’appelle le mitage- qui a envahi notre littoral. Le constat n’est pas flatteur car, aujourd’hui, il est permis d’estimer que sous une forme dense (ports ou villes littorales) ou dilatée et éparpillée, c’est près de 85% du littoral breton qui sont dorénavant urbanisés. L’image d’une Bretagne littorale préservée, naturelle, est, pour l’essentiel, une image du passé. D’autant que cette urbanisation, certes d’une façon atténuée car les espaces se font rares, se poursuit néanmoins.

Face à cet état des lieux, il y a eu certes des réactions et des initiatives positives.

C’est la Loi Littoral qui a contraint à écarter quelque peu l’urbanisation de la très proche ligne littorale. Mais cette loi, faite par des juristes seuls et non par des juristes assistés de géographes, ne tient pas compte suffisamment de l’héritage, précisément de l’héritage géographique du littoral, celui qui devait conduire à reporter l’urbanisation pas simplement au-delà de la bande des 100 mètres mais, dans de nombreux cas, bien au-delà, notamment au-delà de la ligne de crête éloignée de 200, 300 ou 400 mètres de la mer elle-même. Il faut donc, au-delà des seuls textes, prendre en compte l’héritage naturel, le relief, les formes de la ligne côtière. Faut-il ajouter que cette loi qui a empêché et empêche encore le pire, subit actuellement de vives menaces qui pourraient conduire à affaiblir une protection déjà insuffisante ?

Il y a également, élément très positif, le Conservatoire du littoral. Voilà un outil exceptionnel qui s’est inspiré du britannique National Trust qui depuis plus d’un siècle maintenant, à côté et en soutien des plans d’aménagement et de préservation rigoureusement bien faits, acquiert d’immenses parcelles du littoral de nos voisins d’Outre-Manche. C’est notamment grâce à son œuvre mais aussi au souffle qui porte l’esprit de cette « institution » (car le National Trust, alliance de fonds publics et privés, est devenu en Grande Bretagne une réelle « institution », aimée et promue) que les Britanniques aiment pouvoir bénéficier de longues parcelles du littoral exemptes de toute forme d’urbanisation. Comment expliquer le contraste entre la côte du Léon (ainsi le secteur de Roscoff qui n’est qu’un exemple) partout envahie de pavillons dispersés et, en face, la côte de Cornouailles où, sur des dizaines de kilomètres, il n’y a aucune construction sinon celles, bien regroupée, autour des ports ou de petite stations balnéaires ? Le contraste est saisissant.

Il s’agit certes d’un évident problème de paysage mais il s’agit également d’une question d’habitat durable : dispersée, éloignée des centres-bourgs et donc des services, soumise au seul usage de l’automobile, marquée par le déséquilibre lié à l’abondance parfois exclusive des résidences secondaires, cette forme très laxiste d’urbanisation s’écarte réellement d’un bénéfique aménagement durable…

C’est ainsi, avec certes quelques décennies de retard, mais il n’est jamais trop tard pour bien faire, que le Conservatoire du littoral s’est engagé en France à protéger ce qu’il est encore possible. Il est aujourd’hui, à cet égard, permis d’affirmer que, partout où le Conservatoire est intervenu, son action s’est révélée hautement positive : un littoral préservé, un littoral ouvert par des aménagement légers à un public enchanté de « respirer » dans un littoral « à l’état pur ».

Un littoral pour des générations futures.

Il convient cependant de placer le Conservatoire par rapport à un double contexte :

  • En Bretagne, le littoral totalement préservé de l’urbanisation ne représente plus qu’environ 15% du linéaire côtier !
  • Le budget total du conservatoire (donc au niveau global français) ne représente que l’équivalent de la construction de 5 à 6 kilomètres d’autoroutes (on en construit annuellement 200 environ). En dépit d’une augmentation récente de ce budget, il demeure encore modique par rapport aux enjeux et notamment celui de la préservation durable, définitive d’un véritable « tiers naturel ».

C’est à ce niveau que se placent nos propositions.

Ainsi, si le Conservatoire avec l’aide de PLU et de SCOT bien faits continue son œuvre d’acquisition de ce « tiers naturel » et donc de cet espace limité hélas à 15% du littoral, il devra cependant aller au-delà.

En effet, sur le littoral breton, il existe de vastes étendues (on peut également les estimer à 15% du linéaire côtier) où sur 500, 1000 ou 2000 mètres une maison égarée, généralement « blanche de craie », casse l’apparence naturelle du littoral et rompt la qualité de cette nécessaire coupure d’urbanisation.

L’action consisterait ainsi à repérer cette forme d’urbanisation lâche mais regrettable du littoral et d’envisager à travers une planification adaptée et une intervention progressive, la reconquête du littoral marqué par cette forme très extensive d’urbanisation et la reconstitution d’un « tiers naturel » plus étendu. Si le repérage assez évident peut être conduit rapidement, l’intervention en vue de l’acquisition, puis de la démolition de ces pavillons qui n’auraient certes jamais dû être construits sur les sites visés, ne peuvent être que des actions de long terme. Aucune expropriation, sauf exception, ne sera mis en œuvre ; ce ne sera qu’à l’occasion de mutations (vente du pavillon) qu’interviendrait le Conservatoire. A la limite, si l’opération exige 10, 20 ou 30 ans, cela n’a guère d’importance puisque chacun saura qu’à terme, l’espace naturel sera reconstitué.

A un rythme de 10 ou 15 pavillons par an, imaginons les progrès réalisés sur ce long terme, 30 ou 40 ans par exemple ? Quel enthousiasme pour une Région, pour un Pays que de savoir qu’ils s’inscrivent dans une phase de reconquête ! Quel profit pour les générations futures que de disposer d’un vrai « tiers naturel », valeur essentielle et profonde de la qualité même de la vie !

Bien entendu, un budget lié à un tel choix politique fort serait à abonder pour le Conservatoire. Mais que sera-t-il, concernant 10, 20 ou 30 pavillons, alors que la France a la capacité de construire jusqu’à 500 000 logements par an ?

Il est à ce point souhaitable de rappeler, à titre de bénéfique exemple, que les autorités des Iles Baléares en Espagne, se sont engagées vivement dans le rachat puis la démolition en bordure de mer, non pas de simples pavillons égarés comme nous le proposons pour la Bretagne, mais d’immeubles entiers ! Au Danemark, une telle initiative concerne des pavillons que l’on a malheureusement laissé construire dans la campagne de ce pays pourtant autrement plus vaste que la simple bande littorale…

Un littoral qui respire, un littoral qui s’inscrit dans l’aménagement et le développement durables ne mérite-t-il pas ce choix ? Un choix encore une fois sans violence et donc inscrit dans le long terme. Quelques initiatives ont déjà été conduites par le Conservatoire dans ce sens. Allons plus loin, beaucoup plus loin en définissant ces espaces de reconquête et en engageant dans une mise en œuvre progressive. Cette initiative sera une clé précieuse pour un pays et pour une région dont l’avenir doit, de toute façon, s’inscrire dans la qualité de la vie et dans les espaces de respiration de liberté, de qualité offerts aux citoyens. Des espaces inscrits pour maintenant et pour toujours dans le développement et l’aménagement durables.

En l’occurrence, lorsqu’il s’agit d’un espace aussi rare et précieux que celui qui forme notre littoral.

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