Géographes de Bretagne
Douaronourien e Breizh - Jeyografes de Bertaeyn

Le dynamisme démographique breton : interrogations et enjeux

Depuis une dizaine d’années, les analyses démographiques de la Bretagne soulignent un dynamisme retrouvé et prédisent une forte croissance de sa population. La dernière en date, de l’INSEE de décembre 2010, annonce à l’horizon 2040 près de 4 millions d’habitants pour la Région Bretagne (3, 870 millions en hypothèse moyenne), 5,5 millions pour le territoire de la Bretagne historique. On est loin des 3,150 millions actuels ou des 4, 367 pour chaque entité considérée. En outre, au-delà des prévisions, cette réalité est palpable depuis 1999, avec l’envol des soldes migratoires positifs. Une telle croissance n’a pas été enregistrée depuis longtemps sur ce territoire ; responsables politiques régionaux et éditorialistes de la presse locale, s’en réjouissent. Ne parlent-ils pas « d’heureuses perspectives », « de dynamisme retrouvé », « de bonne santé de la démographie bretonne » ?

Faut-il s’en réjouir ?

Certes oui dans un premier temps. La région attire à nouveau. C’est une formidable rupture par rapport à toute la phase d’émigration s’étalant de 1830 à 1968/75, durant laquelle la Bretagne a perdu 1,136 millions d’habitants. Le renouveau actuel (près de 30 000 nouveaux hab. l’an dernier en Région Bretagne, + 40 000 avec la Loire Atlantique) inscrit la région dans des dynamiques croissantes à long terme qui la repositionnent géographiquement par rapport à l’espace national ou européen. Après une longue hibernation, la Bretagne est redevenue un territoire attractif, signe d’un dynamisme retrouvé.

Dans le même temps, cette croissance suscite des interrogations. Comment gérer un tel flux ? L’arrivée de migrants en certaines parties du territoire montre que ce n’est pas sans problème. Et au-delà du volet quantitatif, se pose la nature de ces flux. Aux conséquences déjà perceptibles sur le territoire, on perçoit aisément que les questions de répartition de la population et de son vieillissement sont sous-jacentes. Aussi, est-il nécessaire de mieux analyser la nature et les ressorts de cette dynamique, lourde de conséquences.

Que cache ce dynamisme retrouvé ?

Toutes les analyses établies depuis 1997 soulignent une croissance de la population sans cesse revue à la hausse depuis. Ces dernières prévisions de l’INSEE vont encore plus loin. Elles annoncent pour 2040, +750 000 habitants pour la Région Bretagne par rapport à 2007, soit une croissance de 24%, au rythme annuel de + 22 727 hab. supplémentaires correspondant à un taux de +0,66%/an. Pour la seule Loire Atlantique, ce dernier serait de +0,80%/an, correspondant à l’arrivée de + 380 000 hab., soit +11 500 hab./an. Cela signifie à l’échelle de la Bretagne historique, un augmentation de la population sur cette période de + 1,130 millions d’habitants, la plaçant ainsi au rang des régions les plus dynamiques du territoire national. Cet effectif en forte augmentation (+25,87% par rapport à 2007), sûrement une chance pour la région, n’est pas sans poser de problème.

Car derrière ces données, quelles orientations revêt ce mouvement ? L’étude de l’INSEE le souligne ; cette croissance repose principalement sur un bilan migratoire positif qui bénéficie essentiellement aux zones littorales et aux métropoles de Rennes et de Nantes.

En effet, au cours de cette période, la croissance de la population continuerait de reposer essentiellement sur les migrations. Leur solde assurerait 87% de celle-ci. Déjà, lors de la dernière décennie, elles en fournissaient les ¾. « Entre 2007 et 2020 la contribution du solde migratoire à la croissance de la population serait de 0,62 %/an »1, baissant par la suite à 0,54% entre 2030 et 2040. Si ces mouvements affectent les tranches en âge de travailler et leurs enfants, essentiellement dans les deux grandes agglomérations de la région, la part des personnes âgées ne cesserait d’augmenter : les personnes de + de 60 ans passant alors de 23% en 2007 à 33% en 2040 (29% en Loire Atlantique). Conséquence, le solde naturel « deviendrait quant à lui quasi nul entre de 2030 et 2040 »2. Car si les métropoles de l’Est gardaient sur toute la période un excédent naturel, ce dernier deviendrait négatif dans le Finistère et le Morbihan dès 2020, soulignant un peu plus ce vieillissement amorcé par l’installation des personnes âgées en ces lieux. La région serait confrontée alors à un réel vieillissement, la part des + de 60 ans augmentant alors de 76% pour représenter un tiers de la population.

Mais derrière ces résultats globaux, c’est toute la mobilité démographique caractéristique de nos sociétés contemporaines qui transparaît. Elle est marquée par les étapes actuelles de la vie professionnelle et les itinéraires spatiaux des ménages. Mobilité externe tout d’abord, puisque si la Bretagne attire, elle ne le fait pas partout de la même manière. Les flux migratoires externes, issus principalement d’Ile de France s’orienteront, à l’instar des courants actuels, vers les agglomérations de Rennes et de Nantes ou vers le littoral, sud en particulier : entre 2007 et 2012, l’apport de cette région aura été de 3000 personnes en Loire Atlantique et de 1300 pour le Morbihan. On prévoit une croissance plus soutenue en Ille-et-Vilaine et en Loire Atlantique (supérieure à 0,8%/an) en raison de l’attractivité des deux métropoles qui offrent emplois et cadre de vie de qualité. Dans le même temps ces villes dont les centres stagnent comme dans toutes les autres villes bretonnes, alimentent des courants internes à la région. Elles attirent les jeunes en recherche d’emploi (+2000 du Finistère, +7000 du Morbihan vers le bassin rennais entre 2007 et 2012), les redistribuent dans leurs couronnes périurbaines (en 2007, 61% des actifs travaillent hors de leur commune de résidence), redynamisant au passage les espaces ruraux, hormis le secteur du Mené, transférant enfin une portion de leur population, plus aisée et/ou plus âgée, vers le littoral, lieu de villégiature,voire siège d’une « seconde » résidence principale avant la retraite.

Un immense défi pour la région 

Ces nouveaux flux posent problème par leur importance et leurs caractéristiques structurelles, surtout si on veut conserver en Bretagne un cadre de vie harmonieux pour tous.

Dans les logiques actuelles d’accueil et d’installation, marquées par les règles d’un marché libéral et un laisser faire individualiste, cette arrivée massive risque d’être une calamité. Le rapport du CESR de 20073 en pointait déjà les dérives : envol du taux d’urbanisation (de 70% à 80%), développement de l’habitat pavillonnaire, artificialisation croissante des sols (de 12% en 2007 à 18% en 2030), saturation des zones littorales (80% de Bretons à moins de 40km des côtes), polarisation sur les deux métropoles de l’Est. L’actuel « dérangement » que vit la Bretagne, s’accentuerait alors.

A l’inverse, si l’on souhaite conserver une société originale, équilibrée et solidaire, en lien avec ses milieux, il y a nécessité à intervenir politiquement, non seulement pour accompagner ces mouvements, mais aussi pour les contrôler, les orienter. La liberté individuelle de chacun ne doit pas perturber l’équilibre et l’intérêt commun. Ainsi, en revalorisant les activités primaires et énergétiques en lien intime avec les milieux, en réorientant leurs filières de transformations, en concevant l’aménagement en fonction des contingences maritimes et non plus seulement terrestres (transport maritime), peut être refondée une économie endogène, actrice du territoire. Parallèlement, pour répondre à l’arrivée de ces populations nouvelles et aux questions du vieillissement, il convient de mettre en place un schéma de services publics en tout lieu du territoire pour assurer un équilibre spatial, lutter contre la mobilité inutile et coûteuse (61% des actifs travaillent hors de leur commune), maintenir une structure sociale et par âge équilibrée : services publics et commerces, appareil éducatif, réseaux de santé, accueil des personnes âgées. Cela induit aussi une politique de maîtrise foncière à toutes les échelles de responsabilités, afin d’orienter l’installation de ces populations en fonction des équilibres sociaux, économiques et paysagers recherchés.

La région est bien confrontée à un réel défi d’aménagement du territoire. Reste à la société bretonne d’assumer les ruptures et réorientations nécessaires, à ses représentants de les décliner. Forte bientôt de 5,5 millions d’habitants, taille d’une Euro région, il leur revient de droit de revendiquer une autonomie des moyens politiques et financiers permettant de définir eux-mêmes les orientations souhaitées. Ainsi la Bretagne serait autre chose qu’un conservatoire pour personnes âgées. Elle redeviendrait alors un territoire équilibré, productif, fort de ce dynamisme démographique, ferment d’une culture originale et vivante. C’est bien à un renouveau profond que nous invite cet afflux de population.

1 Frédérique DESCHAMPS-COLLET, « Projections démographiques à l’horizon 2040 en Bretagne », Octant Analyse, INSEE, n°10, Décembre 2010.

2 Ibidem.

3 Jean Bernard VIGHETTI, Yves MORVAN, (rapporteurs), Mobilités des populations et territoires de Bretagne à l’horizon 2030- réflexions prospectives, CESR de Bretagne, septembre 2007.

Partager cette publication :