Géographes de Bretagne
Douaronourien e Breizh - Jeyografes de Bertaeyn

« Flamber la planète »

Flamber au sens figuré, c’est dépenser follement. En consommant en quelques siècles des énergies fossiles ayant mis des millions d’années à s’accumuler, en provoquant une érosion brutale des sols envoyant à la mer une terre arable née avec la vie, l’homme est en train de flamber la planète. Pas plus de deux milliards d’hommes ne sauraient y vivre durablement avec les standards de consommation des sociétés se prétendant aujourd’hui les plus avancées. Quelle révolution culturelle nous assagira ?

En Amazonie, la roche nue remplace la forêt après quelques années de culture sur brûlis. Au long des côtes européennes, le juteux dragage des fonds détruit les frayères où auraient pu éclore les poissons de demain. Sur terre les villes s’étendent sur les sols les plus riches et l’arasement subventionné des talus laisse le vent emporter les terres. « L’érosion par l’eau et le vent provoque chaque année la perte de 5 milliards de tonnes de sol de couverture dans l’ensemble du pays, soit plus de 40 millions de tonnes de macro-éléments essentiels (azote, phosphore, potassium), c’est-à-dire plus que la totalité de la production nationale annuelle d’engrais » écrivait en février 1983 Vaclav Smil dans le n°1809 de Problèmes économiques (La dégradation de l’environnement en Chine, un phénomène difficilement réversible). Lent à faire sentir ses effets, le mal est ancien. L’irrigation n’a laissé chez les Perses, après vingt siècles de gloire, qu’une terre brûlée par les sels évaporés en surface. Mais comment dissuader les hommes d’améliorer leur présent au mépris de leurs arrière-arrière-petits-enfants ?

La préférence pour le présent

« Mieux vaut tenir que courir. » « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. » « Après nous le déluge. » Longtemps interdit par les religions – car Dieu ne déprécie pas le futur – le prêt à intérêt traduit la préférence des hommes pour le présent : aujourd’hui je te prête cent euros ; demain tu m’en rendras cent cinq.

La même dépréciation touche nos calculs économiques : la pièce de terre que j’ai reçue, vais-je la revendre ou la donner en location, vais-je y créer un camping, la planter de résineux, de feuillus ? Pour retenir la solution la plus avantageuse, je vais actualiser dans chaque cas les dépenses et les recettes attendues. Ainsi, avec un taux d’actualisation de 5% par an, un arbre vendu cent euros dans 28 ans ne représente plus pour moi, aujourd’hui, qu’un gain de vingt-cinq euros.

Produire 40 quintaux à l’hectare pendant 2000 ans ou 10 quintaux pendant un million d’années, tel fut le choix implicite offert à la Perse antique. 1.000 familles/années nourries dans le premier cas et 125.000 dans le second. Mais que vaut la vie d’une famille dans vingt siècles ? Un taux d’actualisation minime suffît à préférer la première solution.

La raison économique ignore le long terme. Si l’humanité aujourd’hui avait clairement à choisir entre un siècle de survie avec un niveau de vie 100 et mille avec un niveau 87, un taux d’actualisation de 2% suffirait à lui faire préférer la première solution. L’homme de l’an 3000 a pour nous le poids d’un pou.

Parler de développement durable, c’est refuser ce genre de calcul. C’est affirmer que la survie de l’espèce passe avant notre propre niveau de vie. Les peuples en voie de développement ne pouvant brûler sans catastrophe autant d’énergie que nous, devons-nous d’ores-et-déjà brider nos appétits ?

Vous serez comme des dieux

Certains d’entre nous affichent une foi primaire en l’infaillibilité de l’homme, justifiant son actuelle fuite en avant. L’homme a su, par le passé, répondre à tous les défis. Demain la technologie lui permettra de rompre tout lien avec la nature. « Vous serez comme des dieux » annonce la Genèse. Pour d’autres au contraire, ayant goûté au fruit de la connaissance, l’humanité ne fera qu’une flambée. « De mort vous mourrez » dit aussi la Genèse. Ces deux avertissements adressés à nos premiers parents dans le jardin d’Éden ne concernent pas l’individu, mortel par nature, mais l’espèce humaine en son ensemble, fruit étonnant et fragile de l’évolution issue du bigbang.

Infaillibilité de l’homme ou non, il revient à l’État de prolonger la combustion, de défendre les intérêts des générations futures, un État miraculeusement dégagé des préoccupations électorales et économiques du moment, un État peut-être mondial. Savoir si cela est compatible avec la démocratie est un autre problème. Faudra-t-il que mutent les comportements individuels au sein de petites communautés dotées d’une certaine ferveur ? Nouvelle Alliance, Nouvel Héritage, Révolution Culturelle, Cinquième Internationale, quelle puissance morale ou politique saura permettre à l’humanité d’échapper à la dépréciation du futur ?

Une règle d’or

Les coûts rejetés sur nos descendants sont mal pris en compte aujourd’hui dans nos calculs. Le coût du démantèlement d’une centrale nucléaire est bien chiffré à 10% environ de celui de sa construction, mais trente ans d’attente et un taux d’actualisation de 9% suffisent à ramener ce chiffre à 1%. Autant dire qu’il n’est pas pris en considération dans le choix fait en faveur du nucléaire. Les centrales thermiques n’occasionneront pas de tels coûts lors de leur fermeture, mais il faut compter avec leur effet de serre, autrement irréversible, autrement durable et autrement difficile à chiffrer s’il devait définitivement noyer les basses terres du globe.

Aux yeux du Dieu qui se cherche en chacun de nous ou au vu des Droits de l’Homme qui en ont pris le relai, un citoyen bengali de l’an 2050 doit valoir un citoyen européen d’aujourd’hui. Mais comment en tenir compte dans nos calculs ? La logique voudrait que pour les nuisances futures, sinon pour les recettes, la décision soit prise avec un taux d’actualisation nul. C’est la seule façon de ne pas imposer nos dettes ou renvoyer notre merde à nos descendants.

Le décideur économique comptant ses sous, il conviendra de le frapper au portefeuille. Pour les centrales nucléaires, l’État pourrait très bien demander à EDF de verser au départ à un fonds régionalisé ou mondial le coût de leur futur démantèlement. Voué à la correction des atteintes passées à l’environnement, ce fonds financerait en son temps les démantèlements.

Il s’agit là d’opérations ponctuelles, courant sur quelques dizaines d’années ; mais il est des nuisances plus définitives. Que payer pour le lotissement d’une terre cultivée ? Le prix de cent, de mille récoltes ? Si l’on devait pour actualiser ces pertes aire choix d’un taux d’actualisation nul, le préjudice prendrait valeur infinie. Les États non démocratiques qui comme la Chine ou la Libye achètent à un prix limité des dizaines de milliers d’hectares de terres cultivables savent ce qu’ils font.

Ce qui touche au foncier intéresse le géographe. Les parcelles offertes à l’habitat pavillonnaire dans nos nouveaux lotissements urbains sont aujourd’hui souvent limitées à 300 ou 400 mètres carrés cependant que dans les villes grimpent les tours. Quand 200.000 bouches s’ajoutent chaque année à la population mondiale, l’on cherche à sauver les terres agricoles. Mais a-t-on mesuré combien la demande de résidences secondaires pouvait être encouragée en un second temps par ce surcroît de densité ? On ne saurait oublier que la durée des loisirs l’emporte désormais au cours d’une vie sur celle du travail. Dans Bretagne, une ambition nouvelle, Le Célib en 1971 avait fait de cette observation la base de son projet : échapper à la civilisation de la double résidence avec ses enfants dépotés deux fois par semaine et sa double consommation d’espace ; s’organiser à cet effet en Pays où des grappes de gros bourgs centrés sur des villes moyennes respecteraient les terres et le littoral. La réforme territoriale en cours n’en prend guère le chemin.

Pieds nus sur la Terre sacrée

« Pieds nus sur la Terre sacrée » chantaient les Indiens autrefois. Il est des lieux où l’humanité a su freiner et freine encore son expansion. Elle réserve à l’éléphant ou au gorille des montagnes un espace où elle aurait pu croître en nombre et en prospérité. Luxe imposé par quelques élites ? Réflexe d’une espèce elle-même menacée ? Pensée que si disparaissaient les grands animaux libres, nous aurions pour de bon quitté le paradis terrestre ? Besoin d’enchantement ? Sanctuarisation d’un lambeau de planète ? Simple borne mise à nos appétits ? En créant ici ou là des parcs nationaux, régionaux ou marins, nous savons que nous travaillons pour les générations futures. Nous donnons au patrimoine naturel valeur infinie.

Loeiz Laurent, 28 février 2011

Partager cette publication :