Géographes de Bretagne
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« En 40 ans, la loi Littoral a permis d’éviter le pire »


Le géographe Yves Lebahy défend un urbanisme plus soucieux de la préservation des ressources maritimes bordières et de l’équilibre social et économique des territoires. « En 40 ans, la loi Littoral a permis d’éviter le pire en Bretagne », estime le géographe Yves Lebahy.

Par Valérie Cudennec-Riou (Le Télégramme).
Le 09 janvier 2026 à 12h17, modifié le 09 janvier 2026 à 14h05


À quoi ressemblerait le littoral breton s’il n’y avait pas eu la loi Littoral, selon vous ?
Cette loi a permis à la Bretagne d’échapper aux fronts bâtis qui ont émergé sur le littoral méditerranéen avant 1986. Les pressions urbaines ayant été plus tardives dans notre région, la loi Littoral était là pour s’y opposer et a permis d’éviter le pire.

Quels projets « défigurants » a-t-elle permis d’empêcher sur nos côtes ?
À l’époque, pas moins de cinq projets de marinas devaient voir le jour entre Quiberon (56) et La Baule (44), dont une, immense, autour des marais de Guérande (44). Dans le Morbihan, la Datar (délégation interministérielle à l’aménagement du territoire) prévoyait trois projets équivalents au Crouesty, sur un linéaire de 20 km, de l’embouchure de la Vilaine à la presqu’île de Rhuys. La loi Littoral est arrivée à temps pour empêcher d’immenses ensembles touristiques de voir le jour. Cela s’est fait au profit d’un habitat individuel plus diffus, sans empêcher la création de ports de plaisance, comme celui de Port-La-Forêt, à La Forêt-Fouesnant (29), ni la transformation de vieux ports de pêche en ports de tourisme, comme à Lesconil (29).

Première, en France, à protéger le patrimoine naturel en régulant drastiquement l’artificialisation des sols, la loi Littoral a souvent été accusée, par son intransigeance, de figer les territoires et d’obliger les jeunes à partir. Quel regard portez-vous sur la question ?
Nombre de pays européens nous envient cette loi dont plusieurs textes (lois SRU, Grenelle 1, Grenelle 2, Alur, NOTRe, Élan, Zan) ont, depuis, assoupli la rigidité en apportant une vision plus moderne, moins « terrienne » de la gestion littorale. Les réactions épidermiques de certains élus à son encontre soulignent, à mes yeux, leur absence de vision, au bénéfice d’une logique spéculative, foncière et immobilière, qui menace la cohérence de vie de nos sociétés littorales. Les densifications autour de villes qui ne cessent de grossir et les migrations quotidiennes qu’elles entraînent sont une ineptie aux plans humain, économique et environnemental. 

Que voulez-vous dire ?
La pagaille générée sur les routes par l’épisode neige – verglas du début de la semaine illustre les contradictions majeures d’aménagement de nos territoires. D’un côté, la spéculation sur le littoral se fait au profit d’une population plutôt âgée et aisée. De l’autre, des dizaines de milliers d’actifs contraints de se loger ailleurs doivent parcourir 40, 50 km pour aller travailler. Ces densifications autour de villes qui ne cessent de grossir et les migrations quotidiennes qu’elles entraînent sont une ineptie aux plans humain, économique et environnemental. Et ce n’est pas sans conséquences pour le milieu.

Lesquelles ?
C’est l’un des points litigieux de la loi Littoral. La « capacité d’accueil » des communes n’est considérée que par rapport aux services et équipements dont elles disposent. Une définition insuffisante car elle ne tient pas compte de la capacité physiologique du milieu à porter une population – gestion du traitement des eaux usées, par exemple. L’équilibre des mers bordières est déjà en péril. Le zooplancton se raréfie. Les Dinoflagellés, liés à la concentration humaine sur les littoraux, prolifèrent. Et on s’étonne qu’il n’y ait plus ni poissons, ni coquillages ? Mais tout est lié !

Schéma de la loi littorale en France

Ce n’est pas l’unique « flou » de la loi Littoral, souvent contournée, et objet de nombreux contentieux. Quelles sont ses failles ?
L’interdiction, hors espaces urbanisés, de bâtir à moins de 100 mètres de la limite haute du rivage, n’est pas toujours respectée. Et les concepts de « village », de « hameau », de « dent creuse », font l’objet d’interprétations litigieuses. La loi est la même pour tous. Sauf qu’en Bretagne, on distingue le village, centre de la commune, doté de services publics et d’un lieu de culte, du hameau, qui est à l’écart. Alors que dans le sud du pays, tout hameau est considéré comme village.

En confiant aux maires la charge d’identifier les villages et les dents creuses pouvant déroger à la « continuité d’urbanisation » et être comblées, la loi Élan de novembre 2018 a-t-elle été un mieux ou un pire, selon vous ?
Sur ce plan, je dirai que c’est un pire. Quand les permis de construire étaient délivrés par les services départementaux de l’Équipement, il y avait une régulation neutre, à l’écart des enjeux économiques et des pressions spéculatives.

La loi Littoral joue-t-elle pleinement son rôle ?
La loi n’est pas parfaite, elle n’a pas totalement évité la pression foncière mais elle n’est qu’urbanistique et fait ce qu’elle peut. Pour moi, ce n’est plus une question de loi mais de responsabilité, d’éducation aux enjeux de gestion intégrée du littoral, définis en 2006 par la Région. Chaque élu devrait bâtir un projet de vie cohérent. Maintenir une mixité générationnelle, sociale et d’activités sur son territoire. Sinon, on n’a plus que des espaces littoraux voués aux résidences secondaires, inoccupées neuf mois sur douze. Si la Bretagne attire autant, c’est parce qu’elle est mieux préservée que d’autres régions et qu’elle a toute cette vie primaire sur son sol. Un littoral qui ne serait que touristique, sans pêche ni agriculture, serait bien triste avec ses volets clos, trois quarts de l’année.

Le littoral breton, demain, sera-t-il le même qu’aujourd’hui ?
Tout milieu évolue, et l’érosion côtière donne raison à la loi Littoral. J’ai connu des vasières, à Gâvres (56), comblées dans les années 60-70, urbanisées, puis envahies par la mer dans les années 2000. Voyez aussi l’Île-Tudy (29).
Grâce à la loi Littoral et au décret de 2004, l’urbanisation a, certes, été moins brutale en Bretagne que sur d’autres littoraux. On a été préservé. Dire qu’on va l’être dans les décennies à venir, j’en suis moins sûr. La Bretagne attire du monde. Le risque est grand de voir céder aux pressions spéculatives et de tuer la poule aux œufs d’or.

Article sur la loi Littoral en Bretagne
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