Géographes de Bretagne
Douaronourien e Breizh - Jeyografes de Bertaeyn

ALIMENTATION ET TERRITOIRE, lecture géographique

Préambule

L’approche géographique des enjeux qui touchent l’avenir de notre planète est la plus adaptée à l’appréhension de son développement durable.

Par la mise en exergue de l’interdépendance de l’homme avec son milieu, elle décloisonne les analyses, tisse du lien entre les préoccupations environnementales, économiques et sociales.

Ce croisement de la géographie physique et humaine nous donne la possibilité de sortir des débats stéréotypés qui opposent l’homme et ses activités à la préservation de l’environnement, comme si par principe ils étaient incompatibles.

Au contraire la lecture géographique met en évidence que la préservation de l’environnement peut être source de valeur ajoutée sociale et économique et le développement d’une économie durable facteur de préservation environnementale.

Ce décloisonnement nous impose de changer l’échelle de nos réflexions, dans le temps et l’espace.

Dans le temps de manière à rompre avec la tentation, car plus facile, de l’action territoriale à court terme, afin d’anticiper sur les conséquences des décisions pour les générations futures.

Dans l’espace, par la recherche de l’unité territoriale géographique la plus cohérente fédérant un maximum d’acteurs qui se sentent liés dans un avenir commun. Tout porte à croire que l’échelle régionale structurée par ses pays sont les deux échelles à privilégier.

Parmi les enjeux majeurs qui touchent la planète, l’alimentation et surtout la sous alimentation, constitue l’un de ceux pour lequel l’approche géographique peut apporter une réelle plus-value.

Dans nos territoires occidentaux nous abordons le plus souvent la question de la souveraineté alimentaire pour les Pays les plus pauvres de l’hémisphère sud, et ce à juste titre compte tenu de l’importance de la faim. Cependant les enjeux de l’alimentation concernent aussi nos territoires locaux occidentaux et sont même liés à ceux des pays du sud. Ainsi l’exportation des certains produits occidentaux subventionnés, vers les pays du sud concurrence leurs produits locaux au détriment de leur souveraineté alimentaire.

Dans un contexte où l’absence de politique publique de l’alimentation fait l’unanimité, cette approche géographique permet de mettre en avant le territoire comme une échelle pertinente d’orientations et d’actions. Car c’est à l’échelle locale que de nouvelles interdépendances apparaissent et que les solutions sont à chercher.

En quoi, par exemple,pour un territoire le soutien aux économies primaires en souffrance et à la souveraineté alimentaire sont source de préservation environnementale et de la qualité de l’eau, d’une plus grande cohérence d’aménagement du territoire, de valorisation des paysages , de développement de l’accès au logement à la santé et à l’emploi.

Ces nouvelles alliances alimentaires constituent un avant goût d’un menu alléchant celui du développement durable.

Elles sont au cœur des débats alimentaires de la planète entre la vision libérale et mondialiste de l’O.M.C et celle qui met en avant les capacités du local à satisfaire les besoins par la relocalisation de l’économie du territoire.

En effet la souveraineté alimentaire questionne la capacité de nos Pays à valoriser une production agricole équitable pour les hommes et leur milieu, permettant de garantir un niveau de vie acceptable pour les agriculteurs tout en préservant la qualité du sol (patrimoine alimentaire des générations futures) de l’eau et des milieux.

Manger en priorité ce que produit notre territoire, par le développement de filières alimentaires locales structurées par l’ensemble des acteurs du producteur au consommateur, avec comme garant de l’intérêt général et de la place du producteur : les collectivités, voilà une perspective qui peut aiguiser l’appétit.

Pour entamer l’entrée environnementale, quelle saveur pour un territoire d’avoir approvisionnement alimentaire plus économe en production de gaz à effet de serre car issu de transports plus courts ! et ce dans un contexte ou un tiers des impacts environnementaux des ménages européens est imputé à la consommation alimentaire.

Accroître la part de la production agricole en circuits courts, c’est aussi la perspective d’une utilisation moindre d’intrants dans les exploitations, davantage liés à aux forts besoins des filières longues qui compensent la faiblesse des valeurs ajoutées par l’importance des quantités produites.

Le CREDOC a estimé que la part des circuits courts dans le chiffre d’affaire national de l’alimentation pouvait passer de 1 à 20 %. Pourtant la Bretagne bien que première région de production agricole de France reste l’avant dernière en revenu dégagé. Offrir de nouvelles sources de revenu via le développement des filières alimentaires de territoire, permettrait de soutenir une économie agricole sans laquelle il sera impossible de protéger zones humides, bocages, landes littorales, c’est-à-dire les principaux éléments favorables au maintien de la biodiversité et à la préservation de la qualité de l’eau .

Manger local davantage c’est soutenir une économie agricole dont la plus grande zone d’activité de nos territoires en superficie, nécessite le maintien de sols non artificialisés, ces mêmes sols constituant un facteur limitant la production de gaz à effet de serre par absorption du carbone par les matières organiques qui les composent.

Manger local c’est mieux faire comprendre que les économies agricoles et de la pêche participent à la préservation de la qualité de leur environnement, sans lequel elles n’ont pas d’avenir.

Pour alimenter sa population en manque de produits de terroir, vecteurs d’authenticité bretonne, faut-il encore que la Bretagne puisse préserver ses espaces de production.

Comment, les villes peuvent-elles, à ce point, réclamer de plus en plus de produits sains et locaux et si possible biologiques (notamment dans leur restauration collective), tout en continuant à grignoter inlassablement les surfaces agricoles. Entre le devoir d’accueil des nouvelles populations, et l’accroissement des ressources financières nécessaires au développement des équipements, les raisons données pour ne pas limiter l’expansion urbaine, sont loin aujourd’hui d’être partagées.

On peut en tout cas ,dés aujourd’hui être vigilant et se préoccuper des conséquences d’une métropolisation à outrance, qui n’anticiperait pas sur l’indispensable notion de limites de l’expansion urbaine à ne pas dépasser, et au-delà desquelles on hypothéquerait la qualité du territoire que nous léguerons à nos enfants.

Les politiques menées par les agglomérations de l’association nationale Terres en Villes permettent de sensibiliser sur tous les bénéfices tirés de la préservation de l’agriculture périurbaine et littorale et de leurs terres alimentaires, et notamment celui de l’équilibre territorial prôné par la Loi S.R.U. et de la solidarité ville campagne.

Pour ce faire ,peut on enfin aborder la question de la capacité d’accueil(thème faisant l’objet d’un guide pratique éditer pour les territoires par la DREAL de la région des Pays de la Loire et que la Loi littoral a tenté d’initier), au-dessus des débats simplistes et caricaturaux, visant à faire croire qu’aborder cette question c’est vouloir stopper toute forme de développement urbain, alors qu’il s’agit de mettre en avant de nouveaux critères qualitatifs et quantitatifs d’une urbanisation plus intelligente qui s’adapterait à la capacité de son milieu qui la reçoit et notamment celle de l’alimentation de la population.

Si cette approche à toute sa légitimité, à l’échelle locale, elle ne peut s’appréhender qu’à l’appui d’une réflexion à l’échelle régionale :

Il en va de l’avenir du littoral breton, de l’équilibre Est-Ouest, Nord-Sud, de la revitalisation du Centre, mais aussi de la qualité de l’image de marque de nos agglomérations ternies par la qualité paysagère de nos entrées de ville. Une image de la région Bretagne qui aurait aussi tout à gagner d’une plus grande promotion des produits authentiques de ses terroirs. Coco de Paimpol, andouille de Guéméné. oignon de Roscoff, fraises de Plougastel, autant de démarches qui n’ont pas certainement encore été au bout d’elles mêmes et qui méritent d’être davantage valorisées

Faire de nos espaces non bâtis agricoles et naturels un projet à part entière et notamment « alimentaire » au cœur d’un aménagement territorial à repenser constitue là un véritable plat de résistance pour lequel la digestion culturelle sera longue mais indispensable.

S’alimenter local c’est donc retrouver l’alliance perdue entre l’économie agricole et son territoire. L’accroissement de l’approvisionnement en produits locaux dépasse la notion de niche économique pour atteindre celle du segment d marché qu’il serait bien dommage de ne pas exploiter, compte tenu de l’avenir très incertain de l’agriculture bretonne, et de la baisse chronique du nombre d’exploitants.

Le nouveau marché des produits locaux pourrait constituer une réelle opportunité économique non seulement pour les exploitations agricoles mais aussi pour les entreprises agroalimentaires qui commencent tout juste à s’en préoccuper, ou tout autres intermédiaires d’une nouvelle filière locale alimentaire maîtrisée par les agriculteurs si ils se donnent les moyens de l’organiser collectivement.

En pleine expansion, le marché du produit local constitue donc aujourd’hui un réel potentiel insuffisant inexploité, et une opportunité pour améliorer les conditions de vie et de revenu des agriculteurs bretons considérés comme étant beaucoup plus faibles que dans le quasi totalité des autres régions françaises.

Cette organisation collective des producteurs est urgente si ces derniers ne souhaitent pas se voir absorber par une nouvelle forme d’intégration, celle de la grande distribution .Aujourd’hui partenaire incontournable de la filière alimentaire locale de part l’importance du volume qu’elle traite, elle s’est déjà adaptée à ces nouveaux besoins de consommation et démarche les agriculteurs individuellement.

Ces derniers ont donc intérêt à s’organiser pour peser dans la négociation des prix.

L’indispensable développement des intermédiaires pour l’augmentation des volumes d’approvisionnement en produits locaux est aussi facteur d’emplois pour l’artisanat et l’industrie agroalimentaire qui sera touchée de plein fouet par la crise économique agricole, et qui ne perçoit pas encore pleinement ses conséquences.

Enfin, le volet social, parent pauvre des politiques de développement durable, trop souvent réduites à la préservation environnementale, constitue en matière de politique alimentaire et en guise de dessert la cerise sur le gâteau.

D’abord et avant tout parce que la valeur ajoutée des produits locaux permet de conforter le revenu et le niveau de vie des agriculteurs,

Par ailleurs, préserver, à long terme, les espaces agricoles pour garder la souveraineté alimentaire permet de pousser la ville à se requalifier sur elle-même, à prôner une forme d’habitat plus dense, moins consommatrice d’espace, moins coûteuse en foncier et donc plus accessible aux personnes les plus défavorisées, l’habitat groupé favorisant la mixité sociale.

En la matière d’importants progrès sont en cours, à conditions de ne pas considérer la densité de l’urbanisation comme prétexte à la poursuite de l’étalement urbain et l’artificialisation excessive des sols.

En outre, accroître le volume des produits locaux disponibles pour l’alimentation c’est satisfaire une demande sociale insatisfaite, les rendre plus accessibles à l’ensemble des habitants alors qu’aujourd’hui, produits locaux et biologiques sont plutôt réservés aux catégories sociales à fort pouvoir d’achat.

Même si cette affirmation peut être nuancée selon que le produit est de saison ou non, il n’empêche, les ouvriers ne constituent pas la clientèle privilégiée des magasins bio ou des marchés alimentaires du week-end.

L’augmentation des volumes des produits locaux pour une souveraineté alimentaire par le jeu de l’offre et de la demande est propice à une diminution des prix et donc à l’accès à une alimentation saine pour tous.

Pour autant il ne faudrait pas que cette plus grande accessibilité sociale se fasse au détriment des revenus des producteurs .Pour ce faire on peut escompter que la diminution des prix soit compensée par la mutualisation des coûts de production ,de transport et de commercialisation ,dans le cadre de nouvelles organisations collectives des producteurs de Pays  qu’impose l’émergence des nouvelles filières alimentaires locales.

Ainsi, la vigilance est de mise pour que les producteurs puissent maîtriser (contrairement à aujourd’hui) la détermination des prix, les collectivités locales doivent pouvoir se porter garantes de ce juste équilibre et ce au sein d’une gouvernance économique plus juste car plus proche celle du territoire.

Enfin, ce dessert social du menu du développement durable ne saurait nous combler si l’accroissement la souveraineté alimentaire de nos régions occidentales n’avait pas d’incidence positive sur celle des pays dont « la faim » ne justifie pas toujours les moyens.

En effet, d’avantage orienter la production agricole régionale, nationale et européenne à l’approvisionnement local c’est d’autant moins de volume concurrençant d’une manière inéquitable les produits locaux des pays du sud qui ne trouveront le salut que dans la recherche de l’auto suffisance alimentaire et le frein à l’importation des aliments subventionnés des pays du nord .

De même dans les pays du sud, diminuer la part de la production des produits exotiques très consommateurs d’intrants et destinés à l’exportation, c’est-à-dire à notre propre alimentation, pousseront les agriculteurs du sud à favoriser les cultures vivrières moins rémunératrices, quand elles sont minoritaires.

Les bienfaits salvateurs des filières alimentaires locales concernent donc bien nos deux hémisphères.

La Bretagne avant de se donner comme objectif de nourrir la planète devrait ainsi prioriser la satisfaction des besoins alimentaires des Bretons même si bien entendu cela ne peut concerner l’ensemble des secteurs alimentaires.

En outre l’agriculture écologiquement intensive ne pourra être durable que si elle restait solidaire de la souveraineté alimentaire des pays du sud, facteur d’économie de gaz à effet de serre,et de satisfaction des besoins humains les plus essentiels.

Car le terme durable trop souvent utilisé à toutes « les sauces » est ici pris dans son sens premier celui du développent durable et non celui de la durée .

La lecture géographique du rapport de l’alimentation à son territoire nous rappelle la noblesse de la fonction première des économies primaires celle de nourrir les habitants.

Croisant aisément les trois axes de préoccupation, elle nous offre un menu trois étoiles du développement durable, qui ne serait complet sans l’accompagnement d’un breuvage adapté.

Quelques gouttes d’humilité et d’intérêt général face à la complexité des enjeux et du poids des individualismes et des intérêts de certains afin de satisfaire une soif insatiable de nouveaux regards brisant les préjugés, d’approches innovantes porteuses d’espoir et de responsabilité collective, le tout à consommer sans modération.

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